Disparition d'Annie Saumont

Disparition d'Annie Saumont

Traductrice de Salinger et de Naipaul, prix Goncourt de la nouvelle en 1981, la nouvelliste Annie Saumont est décédée, a annoncé son éditeur Julliard. Elle aurait eu 90 ans en mars.

Le monde d'Annie Saumont est tout petit. Il tient en quelques pages. Il se décline en jardin de curé, en chemin creux, en Pré-d'en-Haut, en cours d'immeuble, en arrière-salle de café. Un monde un peu désuet dans lequel on dépose des bouquets au cimetière et des poupées de porcelaine sur les coussins du divan. Les personnages paraissent banals, inoffensifs : ce monsieur que vous croisez dans la rue, ni beau ni laid, cet enfant qui court sur la plage, cette fille un peu grosse, ce garçon de café mélancolique qui regarde vers la porte. Ils ont des prénoms vieillots, Josie, Françoise, Fred, Suzy, ou pas de prénom du tout, juste un pronom personnel pour les désigner, il, elle, nous, on. Parfois, mais plus rarement, je. Pourtant, à chaque fois, c'est bien leur voix qu'on entend, à travers leur souffle, à travers leur discours, comme si l'auteur scannait leurs pensées secrètes, parfois aux limites mêmes de l'impensé. La phrase suit les méandres ou les staccatos d'un rythme toujours différent, d'une syntaxe tantôt souple comme un animal bondissant, tantôt hachée comme la respiration d'un asthmatique : « Lui si fluet s'indignant. Pas un chef. Les chefs tout le monde les déteste. Prétendait-il ce gamin. Proclamant qu'il serait berger. Et on riait, c'est ça tu compteras les moutons. »

Un si beau parterre de pétunias rassemble une vingtaine de textes, dont la moitié est inédite, et d'autres écrits il y a une quarantaine d'années. L'art de la nouvelle suppose d'esquisser un univers dans un espace restreint : l'économie des moyens jointe au service de l'efficacité des effets. Le tour de main n'a pas faibli. La mécanique d'horlogerie d'Annie Saumont ne laisse aucune place à l'à-peu-près, il suffit de relire l'une de ses nouvelles pour voir comment, si inattendu qu'il soit la première fois, le dénouement est implacablement préparé. Il est souvent tragique, car, derrière l'apparente banalité des personnages, se devine une vision pessimiste de l'humanité, avec ses faiblesses, ses rêves avortés, sa médiocrité, ses souffrances muettes. Le destin se montre souvent ironique. Le meurtre, le suicide, l'inceste n'excluent pas un humour noir qui rappelle parfois celui d'un Marcel Aymé : « L'homme a ouvert la fenêtre et enjambé le balcon./ Il habitait au dixième étage. » Cet art de l'ellipse, ce minimalisme, cette précision du détail finissent par broder un motif sombre mais à peine mélancolique, peut-être parce qu'il touche l'humanité en nous, un sort partagé, dérisoire et universel. « On dit qu'on voudrait encore aimer, souffrir encore. On a appris que tout s'abîme, on sait que tout finira. » Reste au bout du compte la nature, et le frémissement qui parcourt les phrases comme le pinceau d'une aquarelliste : les crosses neuves des fougères, le froissement des tiges au passage d'une bête, les branches qui se découpent sur le ciel, les violettes au creux d'un buisson...

Photo : Annie Saumont ©STEPHANE DE SAKUTIN/AFP PHOTO