Serge Doubrovsky, le père de l'autofiction, disparaît

Serge Doubrovsky, le père de l'autofiction, disparaît

L'inventeur de l'«autofiction» est décédé à Paris à l'âge de 88 ans. 

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Serge Doubrovsky, l'autofiction en gestation (article paru en septembre 2014)

Il est inquiétant, imposant, presque dangereux... Mais si vous vous risquez à en tourner la première page, Le Monstre vous happe et vous retient en son verbe grouillant : près de 1700 pages des tapuscrits originaux de Serge Doubrovsky, 86 ans, connu pour avoir conceptualisé l'autofiction. Le livre surprend par sa modernité radicale, alors même que le texte date des années 1970. « Je redécouvre ce texte en même temps que vous », affirme l'auteur, qui en avait oublié le contenu. « Je le considère écrit par un autre, et le critique littéraire en moi est là pour juger, remarquer ses réussites et ses faiblesses. Il y a un livre célèbre de Paul Ricoeur qui s'appelle Soi-même comme un autre. C'est exactement cela. »

À l'origine de ce récit, Serge Doubrovsky cite deux événements : d'abord les dix mois qu'il a passés enfermé seul dans une pièce, adolescent, caché pour échapper à la déportation. C'est pendant cette période qu'il a commencé à écrire : « La littérature a été mon salut. » Mais c'est la mort de sa mère, en 1968, qui l'a véritablement poussé vers l'autofiction. « Je ne m'y attendais pas du tout, j'étais anéanti. Alors je suis entré en analyse et j'ai commencé à noter mes rêves. Comme dit Freud : "Depuis que j'ai découvert l'inconscient, je me trouve très intéressant." C'est exactement ce qui m'est arrivé : d'un seul coup, une matière romanesque se dégageait. » Au fil des années, cette matière a pris la forme d'un livre, mais l'éditeur s'est effarouché devant cette montagne de feuillets. Le Monstre a dû subir d'importantes amputations, se polir, se civiliser. C'est ainsi qu'en 1977 paraît un roman d'environ 500 pages (« une plaquette » !) intitulé Fils, dans lequel apparaît pour la première fois le terme « autofiction ». Suivra notamment Le Livre brisé (1989), dans lequel Serge Doubrovsky creuse une terrible hantise : celle d'avoir peut-être contribué, par ses livres mêmes, au suicide de sa compagne.

Cette écriture de l'intime, née de la psychanalyse, a engendré un concept universel, qui s'est très vite imposé. « Ce qui me frappe, c'est que ce terme s'est développé, il est entré dans les dictionnaires, il a fait tache d'huile et s'est répandu dans le monde entier, alors qu'il a été conçu pour mon usage personnel, simplement pour définir ce que je faisais. »

Une vingtaine d'années plus tard, la chercheuse Isabelle Grell rencontre Serge Doubrovsky et se passionne pour son oeuvre. Avec l'équipe de l'Item (Institut des textes et manuscrits modernes), elle met en place un projet de génétique littéraire, afin « de faire un CD-Rom interactif, qui devait montrer toutes les strates du texte et l'accompagner de photos et d'archives ». Le projet a malheureusement été interrompu, mais la chercheuse n'a pas renoncé à mettre en valeur ce texte. Elle a pris contact avec les éditions Grasset, dans l'idée de proposer une publication sur Internet. « Enthoven m'a dit non. J'allais me lever pour partir lorsqu'il a ajouté : "Non, je ne veux pas le mettre en ligne, mais je veux en faire un livre." À partir de là, le gros travail a été de reconstituer, transcrire et remettre en ordre ces milliers de pages. C'était un vrai puzzle, qui a pris environ sept ans. »

La question s'est longtemps posée de la forme à donner au livre, avant que décision ne soit prise de publier le tapuscrit tel quel : « Garder le texte sous sa forme initiale, c'est le présenter pour ce qu'il est : un avant-texte, un manuscrit », explique Isabelle Grell. C'est ainsi que Le Monstre surgit du néant sous sa forme brute, avec ses hésitations, ses fulgurances et sa syntaxe anarchique. Un Monstre au sens premier du terme : monstrare, à « montrer ».

 

Photo : Serge Doubrovsky ©Ulf Andersen/Aurimages/Via AFP

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Le Monstre, Serge Doubrovsky, éd. Grasset, 1 696 p., 36 euros.