Irène Némirovsky, droit de suite

Irène Némirovsky, droit de suite

Le destin d’une écrivaine juive, célébrée pendant l’entre-deux-guerres et dont le titre posthume Suite française reçut le Renaudot en 2004, est décortiqué par la spécialiste de la civilisation française et de littérature comparée Susan Rubin Suleiman. Juive antisémite vouée à la haine de soi ou héroïne tragique ? La controverse autour du personnage Némirovsky trouve ici de nouveaux éclairages.

Qui se souvenait en 2004 d’Irène Némirovsky hormis des lecteurs curieux ? Son roman Suite française, publié à titre posthume, décrocha le prix Renaudot à la surprise générale. Quatre ans plus tard, vendu à 1,3 million exemplaires dans le monde, il comptait trente-huit traductions en langues étrangères. Écrivain à succès de l’entre-deux-guerres, « juive étrangère de l’Est » issue de la bourgeoisie russe aisée, contrainte à l’exil à Paris après la révolution bolchévique, elle fut déportée à Auschwitz avec son mari. Le couple n’a pas survécu. Leurs deux filles, la traductrice et éditrice Elisabeth Gille, et Denise Epstein, cachées par des amis, échappèrent aux visites domiciliaires des gendarmes français. Les romans conventionnels de qualité d’Irène Némirovsky ciblaient la dimension tragi-comique des mœurs de la bourgeoisie. À la Libération, qui précipita bien des écrivains traditionnels dans l’oubli, son style et son univers romanesque se démodèrent. La fidélité exemplaire de son éditeur Albin Michel en la personne de Robert Esménard, gendre du fondateur, et de son directeur littéraire André Sabatier, indéfectible épistolier qui l’avait soutenue financièrement sous l’Occupation et continua de publier ses manuscrits malgré sa disparition, ne suffit pas à entretenir sa mémoire auprès du large public qu’elle avait conquis. Personne n’avait imaginé son incroyable résurrection éditoriale quasi légendaire, amplifiée par une exposition au Museum of Jewish Heritage de New York en 2009, suivie en 2015 de la sortie en salles de l’adaptation cinématographique de la deuxième partie de Suite française avec Kristin Scott Thomas.

 

Métamorphoses de la force

Professeure émérite de civilisation française et de littérature comparée à l’université de Harvard, Susan Rubin Suleiman était intriguée depuis une quinzaine d’années par la personnalité de cette femme talentueuse qui s’était imposée à la force de la plume. Son essai La Question Némirovsky. Vie, mort et héritage d’une écrivaine juive dans la France du XXe siècle, sorti il y a deux ans outre-Atlantique, ouvre le dossier afin de comprendre les raisons de la virulente controverse qui éclata contre cette figure originale et complexe prompte à brouiller les lignes. Il lutte à contre-courant du vent mauvais qui souffla d’abord d’Angleterre puis surtout des États-Unis sur l’incroyable fortune posthume d’Irène Némirovsky. Certaines attaques « voyaient en elle une Juive antisémite, vouée à la haine de soi et la condamnaient, l’héroïne tragique s’était métamorphosée en une femme presque repoussante. » C’est la publication en anglais de son premier livre David Golder aux éditions Bernard Grasset qui choqua des lecteurs américains par ses portraits de Juifs. En 2008 un long article d’une revue américaine dénonçait des « grossiers stéréotypes antisémites les plus sordides ». Il faut donc croire qu’André Maurois, lui-même d’origine juive (et auteur très en vue de l’écurie Grasset, il était l’un des quatre « M » de la maison), était passé à côté du livre puisqu’il comparait la jeune prodige, fêtée alors par une presse enthousiaste en 1929, à Proust ! Ce conflit d’interprétation renvoie au redoutable sujet de la réception à des périodes éloignées qui n’a pas fini d’occuper les spécialistes.

Susan Rubin Suleiman récapitule les réactions antagoniques des lecteurs à des époques et dans des pays différents puis reconstitue ses ressorts psychologiques, en s’appuyant sur des épisodes-clés de son itinéraire grâce à des archives inédites ou en apportant une relecture nouvelle. La biographie de référence La vie d’Irène Némirovsky (éd. Le Livre de Poche, 2009), écrite à deux mains par Patrick Lienhardt et Olivier Philipponnat, qui veille sur son œuvre, est ainsi complétée. Les sinuosités de ses trajectoires intellectuelles et son adhésion supposée à des poncifs d’extrême-droite ont desservi l’écrivain.

Ce débat chevauche une question à double détente : comment lire Némirovsky à la fois comme individu et comme romancière ? Les nouvelles qu’elle continuait à donner à l’hebdomadaire de droite Gringoire étaient imprimées dans un même numéro à quelques pages de propos xénophobes et antisémites. Une telle proximité qui nous frappe de nos jours s’expliquerait par la « haine de soi », juive de surcroît, qu’elle portait en elle. Fit-elle preuve d’aveuglement ? Sa fille Elisabeth Gille lui reprocha son « inconscience politique » pour s’être fait recenser par l’administration française en conformité avec les dispositions des lois et décrets antisémites de l’État français.

La parole est à la défense. Susan Rubin Suleiman avance qu’« Irène Némirovsky vécut sa vie en faisant des choix : les uns mûrement réfléchis, d’autres par impulsion soudaine, voire sans réfléchir du tout, comme s’ils s’imposaient sans conteste. » Les contingences matérielles pèsent encore plus qu’en temps normal sur les proscrits de la société. Son mari avait été renvoyé comme un malpropre de la banque où il travaillait dès l’été 1940, elle était donc la seule à faire vivre le ménage. Le directeur de Gringoire, Horace de Carbuccia, accepta de publier sous l’Occupation ses nouvelles signées de pseudonymes comme Pierre Nérey ou « Par une jeune femme ». Malgré l’interdiction infligée aux Juifs de collaborer à la presse, il ne la priva pas de cette ressource jusqu’au printemps 1942, date à laquelle il interrompit leurs échanges, la laissant dans un « état d’amertume, de lassitude et de dégoût. » Autant Irène Némirovsky s’appuie sur des personnages codés, autant elle ne doit pas être réduite à une félonne qui écrit et collabore contre son camp.

 

Toute lecture est une affaire de perception

Dans son dernier essai Crises de mémoire. Récits individuels et collectifs de la Deuxième Guerre mondiale (Presses universitaires de Rennes, 2012) Susan Rubin Suleiman s’était déjà intéressée aux textes littéraires portant la trace d’une confrontation réelle avec des difficultés de langage et de sens. L’analyse comparative qu’elle a adoptée pour Némirovsky est rigoureuse. Son enquête serrée est étayée sur des extraits de ses nouvelles et romans longuement commentés. Toute lecture est une affaire de perception. Elle démontre que « pour ce qui est des émotions suscitées par une œuvre de fiction, c’est bien la subjectivité qui est souveraine ». Ainsi revient-elle sur sa propre expérience de lectrice et de critique qui trouvait répréhensible le portrait d’une héroïne juive dans Gilles de Drieu la Rochelle, un jugement qu’elle confronta à celui de ses étudiants, loin de partager le sien. De même, elle rappelle l’étrange impression de bienveillance envers les Juifs attribuée à deux romans célèbres de Jacques de Lacretelle, Silbermann et Le Retour de Silbermann parus respectivement en 1922 et 1929, à la même époque que David Golder. Fleurant bon l’antisémitisme mondain, le second volume de Lacretelle popularisait « un des mythes antisémites les plus toxiques qui allait devenir un leitmotiv du discours contre les Juifs dans les années 1930 : le mythe des Juifs incapables de création artistique ». Silbermann, précédemment décrit comme un écolier laid et repoussant, restait un garçon brillant, incapable de la moindre création personnelle, au contraire de son ancien camarade chrétien, qui sans avoir son intelligence, avait réussi à écrire un beau livre. À l’époque, L’univers israélite, l’organe officiel du Consistoire, n’y trouva rien à redire. L’acceptation d’un antisémitisme ambiant et de bon aloi pendant l’entre-deux-guerres en France offusque le lecteur contemporain incrédule. Progressant par hypothèses et tout en nuances, l’essai de Susan Rubin Suleiman rétablit les vérités humaines et historiques sur l’affaire Némirovsky que nos cousins d’Amérique avaient cru bon de monter en épingle.

Olivier Cariguel

 

EXTRAIT DU LIVRE :

« Certains choix qu’Irène Némirovsky fit dans les années 1930 peuvent nous paraître aujourd’hui extrêmement troublants ; la difficulté est de les examiner sans adopter la position d’un juge, qui est appelé à condamner ou à exonérer. Il ne s’agit pas de faire le procès de Némirovsky. Les choix qu’elle fit déterminèrent sa vie, pour le meilleur ou pour le pire, mais la vie n’est pas une procédure judiciaire, même quand elle se déroule en des temps tumultueux ou effrayants. ».

 

  • Susan Rubin Suleiman, La Question Némirovsky. Vie, mort et héritage d’une écrivaine juive dans la France du XXe siècle, traduit de l’anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, Éd. Albin Michel, 362 p., 24€.