Ça se lit... comme un roman

Ça se lit... comme un roman

C'est l'entrée manquante à la lettre C de l'indispensable Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert. À placer entre « Coffres-forts » et « Commerce ». Les éditeurs gagneraient d'ailleurs à actualiser en 2018 l'édition originale posthume de 1913 à la lumière de l'évolution des moeurs dans les lettres ; l'auteur les y invitait, puisqu'il laissa inachevé son « Catalogue des opinions chic », ainsi qu'il l'intitulait également. Suggérons donc : « Comme un roman. - Expression courante reflétant bien la vanité de l'époque, se dit de n'importe quel livre dans la folle illusion de le faire vendre, généralement précédé de "Ça se lit". Voir également à V comme "Vu à la télé". »

Sévère, le fantôme de Flaubert ? Réaliste. La formule est aussi inepte que répandue, à peu près autant que l'adjectif « surréaliste », dont les médias usent ad nauseam par extension au mépris de ce que fut le surréalisme et de ce qu'il représente encore, alors qu'« irréel » convient parfaitement. De tous les lieux communs dont on nous assomme s'agissant des nouveautés, « ça se lit comme un roman » est l'un des plus consternants car il insinue, suggère, suppose à défaut de pouvoir imposer l'idée que, par définition, tout roman se lit bien, agréablement, dans la fluidité de son écriture et qu'il entraîne naturellement le lecteur dans le cours tranquille de son fleuve. Or ils le savent bien, tous ceux qui, avant chaque rentrée littéraire, sont chargés de passer la production au tamis et qui montent au front dès le début de l'été, qu'ils soient critiques, journalistes, libraires ou bibliothécaires : sur les 581 romans autoproclamés, dont bon nombre attendent leurs lecteurs depuis le 20 août, combien se lisent « comme des romans », avec les vertus abusivement prêtées au genre ? La fiction passe pour être une fille d'un abord facile, vraiment pas farouche. On ne le dirait pas lorsque nous tombent dessus des plaquettes de cent cinquante pages aussi pesantes qu'une brique de mille pages bien tassées sans faux col, les deux étant bien représentées ces jours-ci, composées en se regardant écrire et en s'écoutant penser, n'hésitant pas à user de tous les tics et trucs d'écriture, et des poncifs si souvent éprouvés mais dans la conviction d'avoir trouvé quelque chose de neuf, voire d'avoir inventé une voie nouvelle, pour raconter encore et encore la même histoire. Faut-il avoir une conscience professionnelle sans défaut, être doté d'une bienveillance touchante ou doté d'une curiosité d'acier pour se donner la peine de lire des livres que leurs auteurs ne se sont pas donné la peine d'écrire.

Méfiez-vous des définitions

Et ce n'est pas tout, car à peine s'en sera-t-on remis que paraîtront les documents, essais historiques, biographies, dont on nous confiera de chacun qu'il a été écrit « comme un roman », certains n'hésitant pas à inscrire dans le titre d'un récit de vie « Le roman de... », label qui ferait plutôt fuir. En un temps où les frontières sont brouillées, où la littérature est transgenre, nul n'a envie de jouer les douaniers, et c'est tant mieux. On ne se félicitera jamais assez de ce que les écrivains s'affranchissent des règles et des conventions. Mais, de grâce, qu'on nous épargne cette mythologie à la petite semaine qui ferait implicitement de l'écriture romanesque le nec plus ultra de la littérature. Sinon, les nouveaux scoliastes finiront par nous asséner ici ou là, avec une certaine assurance, que tel ou tel de ces livres de Borgès, Cioran, Valéry, Claudel se lisent « comme un roman ». On toucherait alors le fond s'agissant de ces grands auteurs qui n'en ont justement jamais écrit.

Le roman est par excellence le lieu de la liberté de l'esprit. Il peut tout se permettre, Cervantès a montré la voie. Méfiez-vous des définitions, fussent-elles énoncées par les esprits les plus brillants, dans la presse comme à l'université, car le définir, c'est l'enfermer. Dès lors, sa part de défi, de fantaisie, de folie créatrice en serait immanquablement réduite et nous en serions tellement plus pauvres. Ne laissez jamais quiconque fixer les règles car elles excluent et suscitent ces tyranneaux de l'esprit qui décrètent qui est écrivain et qui ne l'est pas.