Arditi et Labro, son père, sa mère

Arditi et Labro, son père, sa mère

Il n'y a pas d'âge pour dire « papa » ou « maman » même si d'autres préféreront toujours dire « mon père » ou « ma mère ».

Question d'éducation et de milieu, de sensibilité et de pudeur aussi. Vingt ans après la mort de son père, Metin Arditi revient sur l'homme qui fut son héros. Il lui retourne les os selon un vieux rituel africain qui, lui, n'a rien de métaphorique. Dénuées de toute nostalgie, un piège dans ce genre d'exercice, ses réminiscences l'entraînent à louer sa sagesse, sa force, sa tendresse, son audace en affaires, son obsession de l'humilité et jusqu'à sa lotion après-rasage. Au fond, tout ce qu'il avait de rassurant pour les siens. Du moins durant les années d'enfance et de jeunesse de l'auteur. Après, dès lors qu'ils purent se parler entre hommes, d'égal à égal, ce fut plus tendu car ils ne partageaient pas la même manière de se sentir juif.

C'est peu dire que le fils admirait le père : il semble avoir tout fait, jusqu'au choix des études, non pour lui plaire mais pour ne pas le décevoir. Il voulait susciter sa fierté mais n'aura pas réussi à gagner son estime. Leur différend sur la question israélo-palestinienne devint si profond qu'il déborda de sa seule dimension politique pour gâcher leur relation sur le plan humain. Pas un roman de Metin Arditi n'échappe à cette ombre portée, ici par un détail, là par un écho.

Il n'y a pas d'âge pour se sentir orphelin

Il s'adresse à lui directement dans de brefs passages en italique, lui assénant parfois des reproches comme autant de coups de massue, dénonçant sans détour sa lâcheté, sa faiblesse, son habileté manipulatrice avec une violence, une dureté, un ton qui ne sont pas sans rappeler ceux de deux classiques du genre : le Simenon de Lettre à ma mère et le Kafka de Lettre au père. L'ombre de Nietzsche plane sur sa réflexion. Amor fati. On peut tenir avec deux mots ? On peut. Embrasser son destin mais sans résignation ni fatalisme. Amor fati : deux mots. Comme « mon père ».

Autre récit, même esprit, alors que tout sépare l'adolescent turc instruit et éduqué sur les rives du lac Léman et le jeune rugbyman montalbanais monté à Paris. Sauf que dans les deux cas la forme est tout aussi sobre, dépourvue de lyrisme, de pathos et de mièvrerie. Philippe Labro, lui, paie sa dette à sa mère mais sans règlement de compte. Lui aussi dans l'admiration mais sans mélange, tout dans la reconnaissance. Il est vrai que ce n'était pas seulement sa mère, c'était quelqu'un. Un personnage. Une force de caractère. Avec cela un puits d'amour et de générosité qui, dans ses derniers temps, ne tenait qu'à un seul objet qu'elle ne lâchait d'ailleurs jamais. Il renfermait un trésor : la liste des dates d'anniversaire de sa nombreuse parentèle. Affable avec ça, mais bouche cousue sur son passé. Il lui a fallu fendre l'armure devant l'insistance de son fils, rompu à l'art de l'interview, et raconter : un père polonais inconnu, l'héritage d'un petit rien qui reflète l'indéfinissable charme slave, une grâce de tanagra, l'abandon par la mère, les années difficiles, et puis... Ensemble, ils ont remonté le cours du temps mais seul il a enquêté pour mettre à nu les ressorts de son histoire, exhumé les cartons, couru les archives, retrouvé les photos jaunies et les lettres. Philippe Labro n'apprendra que bien longtemps après la guerre que ses parents avaient monté chez eux une filière d'hébergement et d'évasion pour des Juifs traqués, ce qui leur vaudra d'être Justes parmi les Nations...

L'un est né en 1945, l'autre en 1936. Pourtant, après avoir lu Metin Arditi et Philippe Labro dans les plis de ce qu'ils ont de plus personnel, on les imagine aujourd'hui encore capables de chercher leurs numéros de téléphone pour appeler l'un son père, l'autre sa mère, afin de demander conseil, de partager une joie, de douter ensemble. En écrivant, ils ont eu l'impression, si douce et si légère, de vivre à nouveau près de l'absent. Il n'y a pas d'âge pour se sentir orphelin.

MON PÈRE SUR MES ÉPAULES, Metin Arditi, éd. Grasset, 176 p., 15 E.

MA MÈRE, CETTE INCONNUE, Philippe Labro, éd. Gallimard, 192 p., 17 E.