La langue, ce qui nous sort de l'âme

La langue, ce qui nous sort de l'âme

Il n'y a pas comme des étrangers pour nous rappeler au souci de la langue française qui devrait être le nôtre. Et d'ailleurs l'Anglais Michael Edwards et l'Irlandais Samuel Beckett n'ont jamais eu besoin d'une carte d'identité nationale en bonne et due forme pour ressentir une profonde intimité avec leur pays d'adoption. Ils ne la ramènent pas ; n'empêche qu'à les lire on se sent un peu morveux, contrit de n'avoir rien compris de ce qui se joue aujourd'hui d'essentiel dans cette affaire-là.

La langue, c'est ce qui nous sort de l'âme, car c'est celle que nos parents nous ont apprise. Sans renoncer à l'anglais, eux ont fait le choix du français. Par plaisir de l'écrire, de le parler, de l'écouter. De quoi nous entretiennent-ils ? De chant varié des voyelles, d'effleurement des consonnes, de pentamètre iambique, de diversité vocalique et de la fable de la clarté française, cette légende qui a la vie dure. Edwards le fait explicitement, Beckett allusivement.

Au fond, il est surtout question de musique et de silence, même si tout n'est pas gouverné par un système de sons. Mais à partir de quand l'accès à un nouveau monde suscite-t-il un nouveau moi ? On peut en juger à la manière de réagir à un même événement dans les deux langues ; ainsi lorsque dans le métro londonien un « Mind the gap » ramassé avec énergie en deux mots grésille dans les hauts parleurs afin d'inviter à la prudence, tandis que, dans le métro parisien, une douce injonction murmure « Attention à la marche en descendant du train », dans lequel l'académicien pointe « un alexandrin classique avec césure à la sixième syllabe » qui aura peut-être échappé aux autres voyageurs.

À l'ombre des forêts

Fécondes sont les réflexions de Michael Edwards sur la capacité d'une langue étrangère à nous « initier à l'étrange au coeur du familier », à nous lover et à nous baigner dans l'idée que cette imprégnation est une voie vers la sagesse. Lisez et relisez ces étrangers qui font la France et sa langue, en tout cas ceux-là. Ils nous invitent chacun au souci du style, et à voir à travers la langue jusqu'à la percer pour mieux la rendre invisible. La faire disparaître c'est mettre à bas l'échafaudage. On comprend mieux alors le respect maniaque que, dans ses didascalies, Beckett a imposé et continue d'imposer d'outre-tombe aux metteurs en scène de ses pièces. Cette exigence, souvent présentée comme une marque d'intransigeance, se justifie pleinement par son rapport fondamentalement sonore à la langue. Celui qui fit front face à la censure britannique des années 1950 en a vu d'autres. Ses échanges avec le lord Chamberlain aux ciseaux agiles sont tordants, celui-ci exigeant la suppression de : « Le salaud ! Il n'existe pas ! », à propos de Dieu dans une scène de Fin de partie ; par esprit de conciliation, le malicieux dramaturge proposa alors de remplacer par : « Le porc, il n'existe pas. » Finalement, la pièce fut jouée à Londres avec salaud incorporé mais... en français ! Et Beckett de s'emporter, tant contre les « salauds de critiques », censeurs à leur manière, que contre les sorbonnagres atteints d'analogite aiguë : « Si les gens veulent attraper des maux de tête parmi les sous-entendus, laisse-les. Et qu'ils apportent leur propre aspirine. »

Lorsqu'on aimerait vraiment changer de contemporains tant ceux-ci nous exaspèrent avec leurs « c'est clair » et leurs « pas de souci », leurs « sur Paris » et leurs « en mairie », qu'il est doux d'entendre un natif de la langue anglaise méditer en français sur l'idée mystérieuse qui a présidé chez Racine quand il inventa de faire asseoir Phèdre « à l'ombre des forêts ». Si encore il n'y en avait qu'une... À l'ombre de plusieurs, ce n'est peut-être pas très clair, mais qu'est-ce que c'est beau !

DIALOGUES SINGULIERS SUR LA LANGUE FRANÇAISE, Michael Edwards, éd. PUF, 210 p., 14 E.

LETTRES III, 1957-1965, Samuel Beckett, traduit de l'anglais (Irlande) par Gérard Kahn, éd. Gallimard, 832 p., 58 E.