Ne nous laissons pas intimider

Ne nous laissons pas intimider

Quand le public se nourrissait de romantiques, les romantiques se nourrissaient de classiques. Encore faut-il s'entendre sur le sens du mot sans se taper dessus.

Dans son Dictionnaire des idées reçues, Flaubert prévenait : « Classiques (Les). - On est censé les connaître. » Pas mal, mais il aurait pu faire mieux. Quelque chose du genre : « Ne jamais dire qu'on les lit. Toujours dire qu'on les relit. » De toute façon, nul n'a mieux fait qu'Italo Calvino dans un article de L'Espresso en date du 28 juin 1981 : « Est classique ce qui tend à reléguer l'actualité au rang de rumeur de fond, sans pour autant prétendre éteindre cette rumeur. Est classique ce qui persiste comme rumeur de fond, là même où l'actualité qui en est la plus éloignée règne en maître. Un classique est un livre qui n'a jamais fini de dire ce qu'il a à dire. » Voilà, et il n'y a pas à en sortir. Surtout si ce qu'il nous dit nous permet une autre intelligence de notre monde (voir notre dossier p. 82-125).

Sollicitation permanente de la nouveauté

Une étude a montré que, plus le passé s'éloigne, moins les écrivains s'y réfèrent. Si le style des auteurs des XVIIIe et XIXe siècles est clairement influencé par celui des classiques du siècle précédent, les écrivains du XXIe siècle ne le sont plus que par leurs contemporains, voire leurs congénères. En cause, la sollicitation permanente de la société pour la nouveauté et le manque de patience pour les styles d'autrefois, jugés trop longs et trop sophistiqués ; le temps de lecture n'étant pas extensible à l'infini, cette évolution se fait au détriment des classiques, associés à l'ancien, donc au périmé. Et dire qu'il ne s'agit pas de simples lecteurs mais de lecteurs écrivains...

Les classiques sont toujours consacrés comme symbole de l'universel intemporel, mais de plus en plus enrôlés, hélas ! dans la discipline mémorielle de la commémoration. Ils impressionnent ; on n'ose pas dire qu'on n'a jamais lu Montaigne, Joyce ou Proust ; il faudrait être Anatole France pour se le permettre : « La vie est trop courte et Proust est trop long. » Floue, perçue confusément car jouant sur le paradoxe apparent, la notion de classique moderne (Gracq, Nabokov, García Marquez...) a la vertu de dénaphtaliser la littérature des déjà-morts en consacrant de son vivant un contemporain considérable. Il s'agit moins de respect des traditions que de sens de l'héritage. Tou te oeuvre naît d'une différence avant de s'intégrer dans une totalité. Le metteur en scène Bob Wilson disait que, pour lui, l'avant-garde, c'était la redécouverte des classiques ; et le compositeur Pierre Boulez espérait clore une polémique sur le baroque par ces mots : « Si vous voulez que l'on joue sur des instruments d'époque, donnez-moi des oreilles d'époque ! » Alors, un classique moderne ? Disons un livre dont les enjeux sont universels et les thèmes intemporels et dont l'impact sur les lecteurs dépasse le contexte de sa sortie et transcende son époque pour s'inscrire durablement dans les consciences.

Même quand la librairie va très mal - ce qui a été le cas depuis le début de cette année au grand effarement des éditeurs, bien qu'ils aient anticipé l'effet délétère de la campagne électorale -, les classiques tirent leur épingle du jeu, et pas seulement parce qu'on les trouve en format de poche dans les meilleures collections. Ils résistent mieux. Ce qui ne devrait pas étonner, tant les épreuves du temps leur ont tanné le cuir.

Il faut les revisiter régulièrement, à tous les âges de la vie. Les plus puissants de ces livres, on les redécouvre alors non avec « des yeux d'époque » ; plutôt d'un oeil neuf, mais d'un regard qui a vieilli, et c'est comme si c'était la première fois. Oubliez leur dimension patrimoniale ! Ils nous parlent et nous éclairent autrement car nous sommes supposés avoir gagné en maturité et en sagesse. On ne le dira jamais assez : un grand livre, et ils sont légion parmi les classiques, c'est ce qui nous explique ce qui nous arrive mieux que nous ne saurions le faire.