Patrick Boucheron, une certaine idée de la France

Patrick Boucheron, une certaine idée de la France

Étrange, le développement ces dernières semaines d'une polémique d'une telle intensité autour d'un livre, sauf à le prendre pour un édifiant reflet de la crispation générale dans le débat d'idées. L'objet du délit n'affiche pourtant nulle violence : Histoire mondiale de la France est un ouvrage de 790 pages rédigé par un collectif de 122 historiens chargés de s'emparer à la hussarde de 146 dates et de leur faire perdre la tête.

Il est vrai qu'ils sont pour la plupart issus de la génération montante, faisant figure de « Jeunes-Turcs » emmenés par le médiéviste Patrick Boucheron, maître d'oeuvre à l'énergie de chef de bande, mais une énergie humaniste ; que la puissance de feu de celui-ci est adossée depuis peu à l'autorité du Collège de France, qu'il a entrepris cette reconquête du territoire dans l'esprit d'une déclaration de guerre, armé de la volonté de déconstruire l'illusion du roman national français, et que son projet, pour être scientifique, n'en est pas moins politique dans toutes les acceptions du terme. De quoi mettre le feu aux poudres et conférer à un pavé l'efficacité d'un tract.

Sous la tutelle de Michelet

Patrick Boucheron étant aussi un écrivain, il y a dans son entreprise une ambition formelle qui signale déjà l'urgence à renouveler l'art et la manière d'écrire l'histoire. Pourtant, le principe de ce dictionnaire pourrait paraître a priori désuet : chacune des entrées, longue de quelques pages, commence sur une date, alliée à un événement parfois marginal ou surprenant, et raconte une histoire. À ceci près que la rencontre de ces éléments sur le papier est le plus souvent inédite. Gonflé, le parti pris, mais réussi, le pari. Une fois séparé du bruit qu'il fait, ce livre des dates fera date. Car, si sa dimension idéologique est indéniable, il n'en reflète pas moins l'état de la recherche historique, loin du charivari qu'il a suscité dans le registre fatigué de la guérilla culturelle.

Qu'ils en tiennent pour l'histoire globale ou connectée, ces historiens proposent rien moins qu'un pas de côté sous une tutelle que nul ne désavouerait, celle de Michelet qui a écrit : « Ce ne serait pas trop de l'histoire du monde pour expliquer la France. » Patrick Boucheron l'a pris aux mots, de sorte que sa seule ligne de conduite semble avoir été de rendre sa complexité au passé français d'un point de vue élargi, lointain et critique. Mais, si lui et les siens le font bien dans un esprit frondeur, provocateur et iconoclaste, ils ne méritent pas cet excès de polémique qui les transforme en militants. Il ne s'agit que d'une expérience sous forme de livre, et, par la nature et l'originalité de sa forme même, celui-ci ne prétend pas se substituer à quelque manuel d'histoire que ce soit. Et puis quoi, on ne sache pas que Patrick Boucheron soit aussi ministre de l'Éducation nationale ni qu'il exerce un quelconque pouvoir sur la rédaction des programmes scolaires ! Alors, même si on aurait tort de minimiser le sentiment de désaffiliation de la société à mesure que la singularité française se dissout dans les discours, n'ayez pas peur...

En vérité, on s'attendait à quelque chose de nettement plus subversif. Seule réserve : pas de surprise sur le plan historiographique par rapport à l'annonce. Le livre n'en est pas moins enthousiasmant, bluffant, revigorant. Réenchanter l'histoire : qui n'y souscrirait hormis les trop prévis ibles retranchés du bunker national du Figaro et de ses satellites ? Gardons-nous pour autant de nous laisser griser par l'air du temps, de croire que tout ce qui ne relève pas de la nouvelle vision ouverte de la France verse nécessairement dans une vision fermée, étriquée, frileuse. Cette Histoire mondiale de la France est une vraie bonne nouvelle pour tous ceux qui cherchaient d'autres voies d'accès au passé de ce cher vieux pays et rêvaient d'en ouvrir enfin les fenêtres. À une condition : qu'on nous fasse grâce de part et d'autre de tout manichéisme et de toute vision binaire. Et si on commençait par cesser d'associer systématiquement des termes négatifs (repli, crispation, mélancolie, étrécissement...) au beau mot d'identité ?

HISTOIRE MONDIALE DE LA FRANCE, Patrick Boucheron (dir.), éd. du Seuil, 790 p., 29 E.