Virginia Woolf et le métier d'écrire

Virginia Woolf et le métier d'écrire

L'écrivain est un être vivant comme un autre. Entendez qu'il mange, boit, dort, paie son loyer et ses factures d'électricité, souffre de hernie fiscale, connaît des problèmes de fins de mois en début de mois. Bref, lui comme vous et parfois davantage. Cela paraît évident. Pourtant, à en croire ceux qui les mettent si souvent à contribution pour faire la roue en public, il vivrait d'amour et d'eau fraîche. Au-delà même du mythe romantique de l'écrivain éclairant son manuscrit à la chandelle, il y a dans cette attitude, plus ancrée en France qu'ailleurs où l'évocation de l'argent n'est pas taboue, l'étrange conviction que l'écrivain serait au fond « un créateur incréé », comme on le dit de certains livres sacrés. L'expression, qui est de Pierre Bourdieu (l'auteur le plus cité en référence), revient souvent sous la plume des sociologues Gisèle Sapiro et Cécile Rabot, maîtres d'oeuvre du recueil collectif Profession ? Écrivain. Sauf qu'elles en usent non pour s'y abriter mais pour la dénoncer. Leur panorama, fouillé et documenté, met en lumière un double constat paradoxal : plus l'activité d'écrivain se professionnalise, plus sa situation se précarise. C'est d'autant plus étrange que le développement des activités connexes qui participe de cette évolution (résidences d'écrivains, présences à des débats, conférences, lectures publiques, cours d'écriture dans des ateliers, bourses) est censé augmenter ses revenus.

Payer de sa personne

Désormais, l'écrivain doit se faire violence et sortir de chez lui, accompagner son livre sur les tréteaux un peu partout, faire savoir son savoir-faire, expliquer enfin ce qu'il s'est bien gardé d'expliquer, se donner les moyens de sa visibilité, arpenter la France et le globe, se produire face aux micros et aux caméras. Payer de sa personne, c'est-à-dire paraître quand son livre paraît. Le phénomène n'est pas récent. Mais, outre qu'il s'est accentué, il a été enfin pris en main pour que l'écrivain ne soit plus exploité comme avant. Car, lorsqu'il est en chair et en os en face de vous pour répondre à vos questions, reprendre le train et recommencer le lendemain dans une autre ville, il n'est pas à sa table en train d'écrire et de gagner sa vie.

Cette idée selon laquelle l'auteur doit plaider la cause de son livre, Virginia Woolf y avait répondu par une formule bien dans sa manière qui sert d'ailleurs de titre à un nouveau recueil de ses articles : Les livres tiennent tout seuls sur leurs pieds. Ce n'est pas qu'une question d'avant-textes. L'auteur d'Un lieu à soi était d'avis que la cause d'un livre n'a pas à être plaidée par son auteur. Il doit se défendre seul en librairie avec ses propres armes. On trouve à la fin du recueil un texte daté de 1939 sur les relations entre l'écrivain et le critique. En le prolongeant un peu, on voit se profiler une nouvelle activité connexe pour les écrivains encore non répertoriée par l'enquête de Sapiro & Rabot : celle de consultant littéraire. Car, s'il y a bien une constante chez les auteurs en herbe, elle consiste à solliciter l'avis empathique d'un écrivain confirmé. Le plus souvent, ils lui envoient son manuscrit, par la poste ou par courriel, comme une bouteille à la mer, en lui demandant « cet honneur », qui a beaucoup d'un petit service, de le lire et de leur faire part de son point de vue critique. Un rapport de lecture éclairé. On comprend leurs affres et leurs doutes, mais eux n'imaginent pas un instant que ce travail, car cela en est un, requiert de s'y consacrer pendant deux ou trois jours. Et quand il y en a plusieurs dans le même mois... Autant en faire une activité professionnelle : « Qui ne mettrait au clou la théière familiale pour discuter poésie avec Keats, ou roman avec Jane Austen pendant une heure ? », se demandait Virginia Woolf. Encore faut-il ne pas se tromper. Car lorsqu'on lit, qu'on voit et qu'on écoute certains écrivains, on se dit que, si on a effectivement la même profession qu'eux, on n'exerce vraiment pas le même métier.

PROFESSION ? ÉCRIVAIN, Gisèle Sapiro et Cécile Rabot (dir.), CNRS Éd., 360 p., 26 E.

LES LIVRES TIENNENT TOUT SEULS SUR LEURS PIEDS, Virginia Woolf, traduit de l'anglais par Micha Venaille, éd. Les Belles Lettres, 220 p., 15 E.