Poètes... VOS PAPIERS !

Poètes... VOS PAPIERS !

Au fond, en 1956, l'Académie Goncourt eût été mieux inspirée de décerner son prix à Léo Ferré, qui venait de publier Poète... vos papiers !, flamboyant recueil de poèmes, plutôt qu'à Romain Gary, pour les médiocres Racines du ciel. Audacieux, le parti pris eût été pionnier. Il aurait annoncé un temps où tout le monde est décrété poète.

Bob Dylan n'est certes pas n'importe qui. Chanteur, compositeur, musicien de génie, il a inscrit son nom en lettres de néon dans l'histoire de la contre-culture américaine. Mais, à partir du 10 décembre, lorsque le roi de Suède lui remettra le prix Nobel de littérature à Stockholm, si toutefois il s'y rend («dans la mesure du possible», a-t-il fait savoir), il ne sera plus permis de le qualifier de chanteur, qualité désormais trop ordinaire pour l'héritier d'Orphée en ligne directe, récompensé pour avoir su relever la tradition des bardes et troubadours. Il a peut-être une voix de shrapnel rouillé, n'empêche que, de tous les lauréats du Nobel de littérature, c'est celui qui chante le mieux. Nous avançons dans un temps où nous n'aurons plus le droit de dire que «Blind Willie McTell» ou «Hurricane» sont des chansons, et que leur auteur est un chanteur. Non, que des poèmes, échappés de l'esprit d'un poète.

On ne saurait mieux dire le dédain dans lequel sont tenues tant la littérature que la poésie américaine. Ce qui laisse un goût amer, ce n'est pas tant le choix que le principe : la prestigieuse caution apportée à l'idée que seuls les chanteurs sont les vrais poètes de notre époque.

Il faut lire Chroniques, seul livre de Bob Dylan, premier tome lumineux de ses Mémoires. Il n'y est pas question de poésie, sauf au début, en passant (il en a lu quand il était jeune, lui aussi), quand il se souvient qu'un sonnet de Milton avait «l'élégance d'une folk-song» et, à la fin, lorsqu'il a la révélation de Rimbaud et de son «Je est un autre». Mais, quand ils en parlent, de même que lorsqu'ils évoquent ses centaines de chansons, les dylanolâtres n'ont que la  Poésie du Poète» à la bouche, avec tant d'emphase qu'on entend les majuscules. Lui-même ne s'est jamais considéré comme un poète, mot qu'il déteste : «Il n'est pas nécessaire d'écrire pour être un poète. On peut travailler dans une station-service et être un poète.» Dans Chroniques, on appelle « chanson » une chanson. Pour combien de temps ? Car, depuis que les académiciens suédois ont fait leur coup et que leur secrétaire perpétuelle a inscrit le lauréat dans la tradition d'Homère, il a admis que, en effet, quand on y pense, «The Ballad of Hollis Brown», «Joey», «A Hard Rain» sont d'une qualité, comment dire, «homérique».

Le charivari provoqué par l'annonce du Nobel s'inscrit dans un contexte rongé par le relativisme culturel, le brouillage des frontières, la confusion des genres littéraires. Au même moment, l'hebdomadaire allemand Der Spiegel a dressé l'inventaire des «50 romans de notre temps». Un seul écrivain a l'honneur d'y apparaître trois fois : Michel Houellebecq, aussitôt consacré «poète de notre époque» (sic !). De quoi accabler ceux qui ont vraiment lu ses recueils de poésie. Si Houellebecq est un poète, alors Baudelaire était un crooner.

Les générations de lycéens et d'étudiants à venir devront faire plutôt avec Dylan et Houellebecq. Leur point commun? Pareillement menteurs et insaisissables, ils sont plus intelligents que leurs admirateurs, et tellement plus malins! Après leur statufication, on n'ose plus se dire romancier ni même écrivain, de peur de déchoir. Allez, tous poètes!

Si les Nobel ont voulu à tout prix couronner un poète, ils n'ont donc trouvé que celui-ci dans la masse internationale ? S'ils ont voulu célébrer un Américain vingt-trois ans après Toni Morrison, ils n'ont donc trouvé que celui-là ? Mais qu'est-ce que la poésie et l'Amérique leur ont fait pour qu'ils leur vouent un tel mépris? Académiciens... vos papiers!

 Photo : Bob Dylan ©ROGER TURESSON/AFP PHOTO/SCANPIX SWEDEN

 

À lire

Chroniques, Bob Dylan, traduit de l'anglais (États-Unis) par jean-Luc Piningre, éd. Folio, 400 pages, 8,20 euros