Bernard Malamud, la victoire sur les asticots

Bernard Malamud, la victoire sur les asticots

L'âge venant, les écrivains ont souvent du mal à admettre que, comme disait Céline, «la postérité est un discours aux asticots». L'oeil plissé vers l'infini de l'horizon, ils prétendent souvent s'adresser, tel Philippe Sollers, aux générations futures. Comment ne pas sourire devant ces enfantillages qui les amènent à croire qu'ils prolongeront leur vie grâce à leur «oeuvre»? Apparemment, ils ne savent pas que la planète n'aura qu'un temps et qu'avant la mort du Soleil elle peut être attaquée par une armée de calamars géants venue de l'une des 3 572 exoplanètes (où la vie est possible), répertoriées à ce jour par les astrophysiciens.

Rien ne permet d'assurer que les meilleurs d'entre les « classiques » - Homère, Molière, Shakespeare et quelques autres - survivront à notre espèce. Chaque époque marche sur une couche de livres morts avant d'être à son tour enfouie par la suivante. Rares sont les « élus » qui parviennent à surnager. Le processus serait sans pitié si de bons Samaritains n'allaient exhumer des cadavres trop vite enterrés. C'est pourquoi il faut saluer l'initiative de Nathalie Zberro et des éditions Rivages qui ont décidé de sortir de terre les grands romans de Bernard Malamud, complètement passé à l'as depuis sa mort, en 1986. Auteur de chefs-d'oeuvre oubliés comme Le Commis ou L'Homme de Kiev, ce fils d'immigrés juifs d'Europe de l'Est, né aux États-Unis en 1914, n'avait déjà pas eu de son vivant la place qu'il méritait.

Un sublime roman réaliste

Même s'il a eu des succès, Malamud a sans doute souffert de la comparaison avec son contemporain Saul Bellow, autre grand maître du roman juif américain. Virtuose inouï, mélangeant tout, l'argot, la dérision, la métaphysique, la truculence, la mélancolie, l'anglais élisabéthain, Bellow, universitaire d'origine judéo-russe, né en 1915, a écrit deux des plus grands livres du XXe siècle, et je pèse mes mots : Herzog et Les Aventures d'Augie March. La gloire est tombée naturellement sur lui, et l'on ne s'en plaindra pas, tant Saul Bellow, polygraphe génial, nous a donné de bonheur. Mais il a pris toute la lumière, éclipsant sans le vouloir son cher confrère, qui en tira quelque amertume, comme l'observe le préfacier de la réédition française du Commis, citant le journal de Bernard Malamud, le 21 octobre 1976 : « Bellow a reçu le prix Nobel. J'ai gagné vingt-quatre dollars et vingt-cinq cents au poker. »

Alors que Saul Bellow, Mozart du coq-à-l'âne, constituait à lui tout seul un festival permanent, Bernard Malamud marchait au gaz pauvre. C'était un besogneux, j'allais dire un gagne-petit, qui écrivait lent, à la Flaubert. Là était son incroyable force. Cherchez le gras, vous n'en trouverez pas dans Le Commis. Il travaillait à l'os, en se gardant du psychologisme et des digressions. Le Commis est un sublime roman réaliste qui est aussi une fable sur la culpabilité, le pardon, la rédemption, la nature humaine. C'est l'histoire d'un Juif maudit, un « rien » condamné à la misère, qui tient une épicerie minable dans les quartiers pauvres de Brooklyn. Un jour, Frank, un égaré, braque sa boutique, le foulard sur le nez, avant de revenir sur les lieux de son « crime » et de se faire embaucher comme commis.

Père spirituel de Philip Roth avec Bellow, Bernard Malamud ne pouvait pas rester longtemps dans le néant : il n'y était pas chez lui. De grâce, essayons maintenant de le garder parmi nous !

LE COMMIS, Bernard Malamud, traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean-Robert Vidal, éd. Payot-Rivages, 300 p., 21 E.