Giono, Dieu, maître et brigand

Giono, Dieu, maître et brigand

Dans une autre vie, quand j'habitais le pays de Giono, un de ses anciens amis de Manosque m'avait raconté qu'un jour, alors qu'il se soleillait avec le grand écrivain à la terrasse du Glacier, son café disparu, un touriste leur avait demandé le chemin de l'église Notre-Dame-de-Romigier. Giono lui avait indiqué la direction inverse, avec une profusion de détails à propos des fontaines et des belles choses qu'il trouverait sur sa route.

Après que le touriste se fut éloigné, mon ami s'était étonné : « Enfin, Jean, pourquoi l'as-tu envoyé dans le sens contraire, si loin de l'église ? - Parce que ça lui fera du bien de voir du pays ! » Tel était Giono : cosmique, pittoresque, farceur aussi. C'est parce qu'il insiste sur le dernier aspect que Gilles Lapouge met dans le mille, dans son superbe livre de célébration de la littérature, Maupassant, le sergent Bourgogne et Marguerite Duras, quand il évoque l'écrivain provençal, géant du XXe siècle.

Notre Homère de Haute-Provence

Trop souvent, même chez les plus grands prosateurs, la littérature est rongée comme par des puces par la vanité, la componction et l'esprit de sérieux. Elle s'enferme dans des mouvements, des écoles, des académies, barbelés symboliques, sans oublier de se barder de décorations, tel Philippe Sollers qui vient de se faire remettre par François Hollande les insignes d'officier de l'Ordre national du mérite. Félicitations, camarade, c'est le président Mao qui va être content. Jean Giono, lui, était chevalier de la Légion d'honneur : personne n'est parfait. Mais cette décoration était l'une de ses rares fautes de goût, et il avait une excuse : notre Homère de Haute-Provence n'était pas de ce monde. Il vivait ailleurs, au-dessus de lui-même, à l'air libre, et ne se nourrissait guère que de vent, de fleurs, de mots. D'où sa langue épurée, chantante.

Jamais personne n'avait encore aussi bien parlé que Gilles Lapouge du bon génie de Manosque, virtuose en tours et détours, qui enchaîna les chefs-d'oeuvre comme Colline, Noé, Un roi sans divertissement, ou encore Solitude de la pitié, mon préféré, un recueil de nouvelles écrites à l'os. Chaque fois que je le relis, c'est la même sidération, le même éblouissement. Pourquoi Giono nous enchante-t-il ? Sans doute parce que, chez lui, la poussière coule comme de la pluie, les hirondelles nagent dans le ciel, les rivières et les forêts sont des personnages. « Cet écrivain réaliste, écrit Gilles Lapouge, aboutit au contraire du réalisme. Il ne voit pas le monde. Il le trouve sous ses paupières. »

Brigand de grands chemins, Giono n'a cessé de réinventer le monde avec de la poésie, des métaphores, des montagnes d'images merveilleuses. C'était un menteur-né. À la suite d'une commande du magazine américain The Reader's Digest qui lui demandait de raconter « le personnage le plus extraordinaire » qu'il avait rencontré, il envoya l'histoire d'un berger planteur d'arbres, Elzéard Bouffier. Il n'y avait qu'un hic : cet homme n'existait que dans l'imagination de l'écrivain. La contre-enquête du journal mit au jour la supercherie, et la nouvelle, devenue depuis un classique, fut finalement publiée dans Vogue.

Le gionisme est une philosophie, une religion, un spinozisme teinté de panthéisme. Ses adeptes se reconnaissent au premier regard. Ils s'aiment et se sourient les uns les autres. Et ils adorent les histoires, surtout quand elles sont fausses.

MAUPASSANT, LE SERGENT BOURGOGNE ET MARGUERITE DURAS, Gilles Lapouge, éd. Albin Michel, 368 p., 22 E.