Un Singer peut en cacher un autre

Un Singer peut en cacher un autre

La littérature, c'est comme la cuisine : les fratries y font bon ménage.

Il y a Pierre et Thomas Corneille comme il y a les frères Troisgros. Sans oublier les soeurs Brontë qui ont toutes trois connu le succès la même année, en 1847 : Charlotte avec Jane Eyre, Emily avec Les Hauts de Hurlevent, Anne avec Agnes Grey. La postérité qui fait rêver les mirliflores ne cesse de trier le bon grain de l'ivraie. C'est même son activité principale. Elle ne respecte rien, surtout pas les récompenses. Observez comme l'ombre d'Israël Joshua Singer (1893-1944) est en train d'écraser peu à peu celle de son illustre frère, Isaac Bashevis Singer (1902-1991), prix Nobel de littérature en 1978, qui avait eu l'honneur d'être traduit par Saul Bellow en personne.

Écrivant en yiddish, sa langue maternelle, Isaac Bashevis Singer fut l'un des coups de foudre littéraires de ma jeunesse avec ses grands romans : Shosha, Le Magicien de Lublin, Satan à Goray, etc. N'ayant pas peur du merveilleux, ni du surnaturel, ni même du ridicule, c'était un conteur-né non dépourvu d'ironie. Avec un plein bon Dieu d'amour et de nostalgie, il racontait les rabbins, le folklore ashkénaze, les petites gens, l'histoire du peuple juif englouti de sa Pologne natale. Il aimait dire qu'il était « presque » le dernier auteur yiddish, parler en perdition après l'Holocauste et l'adoption par Israël de l'hébreu comme langue officielle.

Cosmique, poétique et enfantin, Isaac Bashevis Singer écrivait dans un style plat et se présentait volontiers comme un anti-intellectuel. Quand la littérature « commence à ignorer les passions, les émotions, disait-il, elle devient stérile, stupide ». Il y avait en lui quelque chose de Spinoza. Végétarien militant, il prétendait ne pas comprendre pourquoi l'homme serait supérieur à une fourmi, une girafe, un papillon. « Ce que les nazis avaient fait aux Juifs, s'indigne le héros d'Ennemies, une histoire d'amour, l'homme le faisait à l'animal. » Il était solidaire des herbivores, martyrs de l'humanité, ne souffrait pas que l'on tuât les souris et, comme le même personnage, pouvait s'en prendre à Dieu devant le spectacle d'un pigeon mort : « Pourquoi l'as-tu créé, sadique Tout-Puissant, si telle devait être sa fin ? »

Deux frères et une soeur, trois auteurs

Honte à moi, c'est sur le tard que j'ai découvert Israël Joshua Singer, frère aîné d'Isaac Bashevis, méconnu en France. Comme son cadet, il avait été destiné par son père, grande figure hassidique de la Pologne, à devenir rabbin avant de s'émanciper par le journalisme, la littérature, New York. Sans aller jusqu'à prétendre que l'un est meilleur que l'autre, il est temps de rehausser l'aîné des Singer, auteur lui aussi de grands livres, à commencer par un chef-d'oeuvre époustouflant, Yoshe le fou, une histoire d'amour interdit, de transgression, de châtiment, dans une communauté hassidique de Galicie, au début du XIXe siècle. Immenses et puissants sont aussi Les Frères Ashkenazi ou De fer et d'acier, où il égale Isaac Bashevis quand il ne le surpasse pas. Comme son petit frère, Israël Joshua fait de la littérature sans littérature ni fioriture. Cerise sur le gâteau : les frères Singer avaient une soeur écrivaine qu'il serait temps de découvrir : Esther Kreitman (1891-1954), auteur notamment du Diamantaire et de La Danse des démons, que je vais m'empresser de lire.

YOSHE LE FOU, Israël Joshua Singer, éd. Le Livre de poche, 336 p., 7,10 euros.