Des vertus contestées de l'enracinement

Des vertus contestées de l'enracinement

Lire ou relire Les Déracinés. C'est mon conseil, et vous n'en serez pas déçu. Publié en 1897, le livre de Barrès pose comme nul autre la question des enjeux philosophiques de l'éducation contemporaine : faut-il déraciner nos enfants pour leur donner accès à la culture universelle ou, au contraire, les enraciner dans les particularités de leur terroir d'origine ?

Pour illustrer le propos, l'ouvrage raconte l'itinéraire de sept jeunes Lorrains qui voient leurs destins bouleversés par un professeur de philosophie, un certain M. Bouteiller. Ce dernier incarne à l'état chimiquement pur les valeurs que Barrès déteste et combat. Républicain convaincu, héritier de Kant et des jacobins, Bouteiller professe un universalisme au nom duquel il invite ses élèves à quitter leur terre natale en même temps que leur milieu familial pour « monter » à Paris, symbole des sciences, des arts et des lettres à vocation cosmopolitique. Animé par un esprit critique qui lui vient de la Révolution française, de Descartes et des Lumières, Bouteiller pense qu'une éducation digne de ce nom doit arracher les enfants à leurs racines pour les élever au-dessus de leur condition d'origine : « Déraciner ces enfants, les détacher du sol où tout les relie pour les placer hors de leurs préjugés dans la raison abstraite, comment cela le gênerait-il, lui qui n'a pas de sol, ni de société, ni, pense-t-il, de préjugés ? » Ce sont les conséquences, à ses yeux désastreuses, de ce « déracinement » que décrit Barrès pour valoriser par contraste les vertus des enracinements traditionnels.

Polémique sur l'éducation

Dès leur sortie, Les Déracinés rencontrent le succès et suscitent une formidable polémique. Malgré son admiration pour Barrès, Blum reste mitigé. Il craint qu'un enracinement trop profond dans les communautés d'origine ne soit finalement dangereux, car c'est, selon lui, « dans une nation centralisée, unifiée, nivelée que les individus sont vraiment libres ». Lucien Herr, quant à lui, est franchement hostile à ce qu'il appelle joliment une « métaphysique ethnique », un « patriotisme provincial qui mène vers la haine native de ce qui est autre ». Mais c'est le critique de la Revue des Deux Mondes, René Doumic, qui lance avec talent la polémique en des termes qui pourraient être les nôtres : « Comment s'y prendra-t-on pour modeler un enseignement sur des particularités dont c'est l'essence d'être insaisissables ? Ou peut-être faut-il que les jeunes Lorrains n'aient que des maîtres lorrains. Ce sont les barrières qui se dressent, l'horizon qui se rétrécit. Le rôle de l'éducateur consiste à nous délivrer des attaches qui nous immobilisent à un point du sol, son devoir est de faire de nous des déracinés ! » Contre Maurras, qui prend le parti de Barrès, Gide entre à son tour dans la querelle pour faire l'éloge des vertus formatrices du voyage, de « l'éclaircissage des semis », « du bouturage », du « repiquage et des transplantations », toutes métaphores du métissage et de l'élargissement des horizons dont il parsème la lettre qu'il adresse à Barrès et qui commence par cette notation pleine d'ironie : « Né à Paris, d'un père uzétien et d'une mère normande, où voulez-vous, monsieur Barrès, que je m'enracine ? J'ai donc pris le parti de voyager. [...] Et c'est en voyage que j'ai lu votre livre. Rien d'étonnant donc si, à ma grande admiration, je ne peux m'empêcher de mêler la critique [...]. » Comme on voit, nos débats sur les finalités de l'éducation ont une histoire. Est-il totalement déraisonnable de penser que nos politiques seraient bien avisés d'en prendre un jour connaissance ?

À lire

LES DÉRACINÉS, Maurice Barrès,
éd. Omnia, 364 p., 13,10 €.