Heidegger, grand et médiocre

Heidegger, grand et médiocre

Depuis la publication, en 2014-2015, des Cahiers noirs de Heidegger, l'affaire est entendue. Oui, Heidegger, c'est indubitable, était bel et bien engagé jusqu'au cou dans l'hitlérisme. La vérité est qu'il fallait être aveugle, aux limites du négationnisme, pour ne pas le savoir.

Lorsque, en 1988, nous publiions ensemble, Alain Renaut et moi, notre livre, Heidegger et les Modernes, qui analysait déjà les raisons philosophiques pour lesquelles Heidegger avait sombré dans le nazisme et l'antisémitisme, ce fut une volée de bois vert. De Derrida à Finkielkraut en passant par Fédier, Nancy ou Lacoue-Labarthe, ce fut la grande levée de boucliers. On nous traita d'humanistes bêlants, voire d'imposteurs. Après dix années consacrées au sein d'un séminaire à l'École normale supérieure, puis au Collège de philosophie, à lire patiemment l'oeuvre de Heidegger avec nos étudiants, nous avions pourtant acquis la conviction bien argumentée que la mise en cause par Heidegger de l'humanisme moderne sous toutes ses formes ne pouvait que conduire à une critique radicale de l'univers démocratique.

Plaidoiries consternantes

C'est tout naturellement aussi que sa haine de la Russie comme de l'Amérique, à ses yeux les deux visages dominants de la « métaphysique de la subjectivité » en politique, haine associée à une sacralisation de l'Allemagne comme coeur de la Mitteleuropa, le menèrent vers une critique radicale des Lumières, de la science, des droits de l'homme, et plus généralement de tous les visages de la démocratie moderne. Son apologie des enracinements dans la langue et la tradition l'incita tout aussi sûrement à se reconnaître dans l'idéologie du « Blut und Boden », du sang et du sol, inséparable de l'antisémitisme.

Le plus navrant, c'est que Heidegger fut malgré tout un grand philosophe. Les uns voulaient, comme Bourdieu, qu'il fût médiocre parce qu'il était nazi, et les autres, le tenant pour génial, refusaient de voir qu'il l'avait été. Le problème, c'est qu'il était les deux à la fois, grand et médiocre, philosophe de premier plan et résolument hitlérien. Arendt, Levinas et Leo Strauss, qui avaient suivi ses cours à Marbourg dans les années 1920, le tenaient pour le plus grand penseur du XXe siècle, ce qui des années durant lui servit de caution, tandis que Sartre, Ellul, Lefort ou Merleau-Ponty lui devaient à peu près tout ce qu'il y avait de plus puissant dans leurs oeuvres. Car, c'est indéniable, la critique des illusions de la métaphysique et l'analyse du monde de la technique sont des monuments de la pensée.

Face à la question du nazisme de Heidegger, les heideggériens français regroupés autour de Derrida décidèrent d'une stratégie aux limites du grotesque : si Heidegger avait été « un peu » nazi, ce que nul ne pouvait totalement nier, ce ne fut surtout pas selon eux parce qu'il avait dénoncé les temps modernes et la démocratie, mais tout au contraire, comme l'affirmait sans rire Lacoue-Labarthe, parce qu'il était resté encore « trop humaniste » (sic) et que le nazisme lui-même était le « comble de l'humanisme » (resic !). Il faut relire aujourd'hui ces plaidoiries consternantes pour mesurer combien la vie intellectuelle française des années 1970, entre communisme stalinien et heideggérianisme fanatique, a pu parfois errer. À force de piller sans le moindre esprit critique les grands penseurs germaniques, Marx (Althusser, Bourdieu), Nietzsche (Foucault et Deleuze), Freud (Lacan) et Heidegger, on a fini par occulter tous les errements auxquels, malgré leur génie, parfois à cause de lui, ils avaient pu conduire.

HEIDEGGER ET LES MODERNES, Luc Ferry et Alain Renaut, éd. Grasset, « Figures », 232 p., 17,90 E.