EN MÉMOIRE D'UN BEL HOMME

EN MÉMOIRE D'UN BEL HOMME

C'est étrange, à propos d'un intellectuel-écrivain-scénariste-militant politique-ministre de la Culture d'un grand pays démocratique, l'Espagne, d'évoquer d'abord sa... beauté. Je veux dire sa beauté physique, sa gueule, son allure, son succès auprès des femmes et des hommes. Voilà, c'est dit, c'est écrit, c'est l'étrange liberté du chroniqueur de s'intéresser à ce genre de « détail » : Jorge Semprún était beau, d'un charme irrésistible.

Si l'on s'intéresse de nouveau à lui, c'est qu'une biographie vient de paraître. Précisons-le : elle est plate, besogneuse. À l'envers du « héros », disparu en 2011. L'exercice est raté, et il n'est guère usuel ici d'évoquer un livre à ce point décevant, que l'on avait pourtant ouvert avec bonheur. Le bonheur de retrouver l'homme, son cheminement, ses ruptures et son oeuvre. Mais précisément, si nous avons choisi de faire une exception, c'est qu'il s'agit de Semprún. L'évoquer de nouveau est d'autant plus important en une période où les valeurs démocratiques, humanistes et éthiques qu'il avait sans cesse défendues sont remises en cause, moquées, vilipendées. Semprún et sa voix, Semprún et ses mots, Semprún l'une de nos boussoles.

Le choix de la déstalinisation et des droits de l'homme

Semprún, donc, nous manque infiniment. Alors, retrouvons-le, même à travers un livre décevant. Car il nous a accompagnés toute une vie. Notre vie, celle des enfants qui ont grandi après le nazisme, après les camps, et qui, conséquemment, ont voulu comprendre, lire, entendre, écouter. S'il en est un, parmi quelques (rares) autres écrivains - Primo Levi, Imre Kertész, Aharon Appelfeld ou Robert Antelme -, qui a su éclairer notre cheminement, c'est Semprún. Trois livres, oui, trois livres dans une oeuvre autrement plus vaste, trois livres essentiels - et peu d'écrivains d'ailleurs peuvent revendiquer pareille influence : Le Grand Voyage (1963), Quel beau dimanche ! (1980), et L'Écriture ou la Vie (1994). Nous pourrions bien sûr souligner et commenter l'influence du scénariste Semprún sur le cinéma politique, par exemple Z avec ses frères d'armes, Costa-Gavras et Yves Montand.

Nous devrions réfléchir avec profit au chemin qui a conduit le chef communiste Semprún à la déstalinisation (1), à la prise de conscience que la liberté se confond avec la défense sourcilleuse des droits de l'homme, et qu'importe le contexte. C'est pour cela que Semprún se rangea si souvent aux côtés de Bernard Kouchner. Il faudrait ô combien insister sur son rôle déterminant dans le passage de l'Espagne franquiste à la démocratie, son engagement auprès du Premier ministre socialiste Felipe González, sa volonté acharnée, ministre de la Culture, de rassembler les Espagnols, de ne pas rester confit dans la remémoration de la guerre civile.

Mais voilà, « notre » Semprún, celui qui nous a aidés à cheminer dans la vie, c'est avant tout l'auteur de ces trois livres capitaux. Semprún le résistant a survécu au camp, il est sorti du camp, il est revenu et a repris place dans l'univers des vivants en posant des mots sur une feuille blanche. La littérature plus encore que la politique pour rédemption. Si cette biographie incite à lire ou à relire Semprún, alors au moins aura-t-elle fait oeuvre utile.

(1) Lire Autobiographie de Federico Sánchez, Jorge Semprún, éd. du Seuil, 1978.

JORGE SEMPRÚN, L'ÉCRITURE ET LA VIE, Soledad Fox, éd. Flammarion, 398 p., 26 E.