Penser avec et… contre… Régis Debray

Penser avec et… contre… Régis Debray

Pour savoir si un intellectuel, un écrivain, exerce aujourd'hui une influence réelle sur la société française, il est nécessaire de lire avec attention la presse rangée à droite - Le Figaro, Valeurs actuelles ou Le Point, ce dernier étant sans aucun doute possible le plus prescripteur.

Jadis Le Nouvel Observateur décernait bons et mauvais points. C'est au tour des médiateurs conservateurs et droitiers, parfois même ultra-droitiers, de tenir ce rôle flatteur. Alain Finkielkraut est donc sacré et consacré ; Michel Houellebecq, lui, a le droit à une sanctification ante mortem, ce qui, convenons-en, n'est guère usuel. Et voilà que les mêmes s'entichent d'une nouvelle « étoile » en la personne de Régis Debray, récemment gratifié d'un mirifique et flatteur portrait dans le... Figaro Magazine ! Tout peut donc arriver dans le parcours d'un (grand) intellectuel, et qualifier Debray de la sorte n'est pas usurpé, loin de là.

Ceux qui tiennent et détiennent désormais le pouvoir des idées ont décidé qu'il était temps d'annexer Debray. Et il faut reconnaître qu'ils disposent d'un sens aiguisé de la formule. « Ronchon droitier » pour les uns - et c'est un compliment. « Professionnel du désenchantement » pour les autres - et c'est une consécration. « L'ancien compagnon de Che Guevara est-il devenu réac ? », s'interroge avec une fausse ingénuité Charles Jaigu, l'une des très belles plumes du Figaro. Nous aurons tous compris que la réponse (positive) est incluse dans la question. Debray d'ailleurs ne dément pas, surtout pas, puisqu'il s'amuse à se définir lui-même comme un « réactionnaire de progrès ». Une formule habile, croit-il, pour brouiller les pistes.

Réactionnaire ? ronchon ? désenchanté ?

Mais ses lecteurs - et nous en sommes, attentifs toujours, admiratifs fréquemment, en désaccord quelquefois - ne sont pas dupes de ce jeu de rôle à multiples facettes. Castro, Mitterrand, de Gaulle, Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin, voilà dans l'ordre chronologique les « grands hommes » de sa vie. Jamais il ne les abandonnera. Jamais il ne les reniera.

L'amour de la France et la phobie de « l'impérialisme yankee »... Il construira une oeuvre à partir de cette double obsession. Est-ce réactionnaire ? droitier ? conservateur ? ronchon ? désenchanté ? Sans doute, et il convient d'entendre tous ces « progressistes » qui ne supportent plus la toute-puissance de la pensée « décliniste » et peut-être même déclinante. Mais, en ce qui concerne Debray, nous avons envie de refuser cette « mise en cases », de défendre une idée simple : tant de talent prévaut sur quelques fautes de goût. De goût idéologique, entendons-nous.

Le dernier livre de Régis Debray, Allons aux faits, est consacré à l'histoire, « objet d'imagination, [...] rêve éveillé qui marche à l'admiration, au frisson plus qu'à la logique ». Perfection du style et de l'écriture - ce qui facilite les excès culturels, les rodomontades idéologiques, le retour exponentiel de l'écrivain « ronchon ». Mais quel écrivain ! Lisons : « Il est normal que la génération dont le seul Panzer qui ait traversé la route est le char fleuri de la Gay Pride soit plus préoccupée par le taux de CO2 dans l'atmosphère que par l'évanescence de Marignan 1515 dans nos livres de classe. » Jean d'Ormesson n'aurait sans doute pas osé et Alain Finkielkraut, à coup sûr, trouvera matière à se pâmer. Nous aussi, reconnaissons-le, mais pas forcément pour la même raison : Debray ne se contente pas d'être un merveilleux prosateur ; il peut être drôle, très drôle. S'en était-il seulement aperçu ?