Primo Levi, encore et toujours

Primo Levi, encore et toujours

L'adjonction des deux mots est au moins étrange, et, pour certains dont je suis, insupportable : littérature concentrationnaire...

Lectures d'adolescence, pour savoir, pour comprendre, Robert Antelme et L' Espèce humaine, David Rousset et L'Univers concentrationnaire, Jorge Semprún et Le Grand Voyage. Textes tous importants aussi bien du point de vue de l'histoire que de l'écriture, décomposant chacun des rouages de la déportation, racontant l'impossible résistance physique et intellectuelle des prisonniers politiques. Mais il n'est pas question, jamais, de l'extermination des Juifs, d'Auschwitz et des chambres à gaz, de cette tentative unique, inouïe, de faire disparaître, d'effacer un peuple tout entier.

À propos de ce qu'on appellera des décennies plus tard la Shoah, rien, pas un mot ni une allusion. Comme un trou noir. Les survivants ruminaient leur détresse : personne, ni même leurs familles, n'acceptait de les entendre, la France de la libération gaullo-communiste avait mieux, bien mieux à faire : glorifier, à juste titre d'ailleurs, les combattants de la première - et de la dernière - heure. Alors écouter quelques Juifs aux bras tatoués...

Du danger de la mythologisation

En Italie, un ingénieur chimiste rescapé d'Auschwitz, Primo Levi, publia un témoignage dès 1947 : Si c'est un homme. Dans l'indifférence générale, pas même un succès d'estime. Dix ans plus tard, un important éditeur transalpin, Einaudi - qui avait précédemment refusé le texte - choisit de l'éditer de nouveau. Critiques et lecteurs, plus nombreux cette fois, commencèrent à prendre conscience de l'importance de cette oeuvre - on ne disait pas encore chef-d'oeuvre -, dès lors traduite aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France chez Buchet-Chastel puis chez Julliard, et en Allemagne aussi. Les Juifs assassinés commençaient à sortir de cette obscurité historique et éthique. Primo Levi, grâce à ce texte admirable et à bien d'autres, prendra une part considérable à cette divulgation. Avant de se suicider le 11 avril 1987.

Écrire sur Auschwitz, décrire Auschwitz, sans un mot ni une annotation superflus. Puis choisir de disparaître. Reste pour l'éternité ce livre, que les éditions Robert Laffont viennent de « ressortir » dans la prestigieuse collection « Pavillons ». Initiative d'intérêt quasi public, car Si c'est un homme appartient à cette paradoxale catégorie de « grands » livres si souvent évoqués sans même avoir été... lus. Du danger de la mythologisation en littérature. Parler d'un livre sans même l'avoir lu. Être persuadé de l'avoir lu tant on en a entendu parler.

Primo Levi était à ce point conscient de ce danger que, jusqu'au dernier jour, jusqu'à cet instant mystérieux où il choisit de se jeter dans une cage d'escalier, il n'a jamais cessé d'écrire, de raconter, de témoigner. Expliquer avec des mots - les siens, si simples et si soigneusement choisis - sa logique - celle d'un scientifique -, expliquer l'extermination, ce qui n'a toujours aucun sens. Voilà pourquoi il s'est entêté à rencontrer des collégiens, à parler, décrire, expliquer. L'écrivain-conférencier, le sens d'une vie et d'une détresse, d'une dépression chronique, celle de l'après-Auschwitz, dont jamais il ne se remettra.

Lire, relire, toujours et encore, Si c'est un homme. Si cette chronique y incite, nous aurons rempli notre mission.

SI C'EST UN HOMME, Primo Levi, traduit de l'italien par Martine Schruoffeneger, préface de Philippe Claudel, éd. Robert Laffont, « Pavillons », 316 p., 16 E.