L'amour fou de Mitterrand

L'amour fou de Mitterrand

Tout le monde savait que François Mitterrand était un grand amoureux.

Après la lecture de ses Lettres à Anne, il ne fait plus de doute que c'était aussi un écrivain, un vrai, qui avait la passion du mot juste. La Paille et le Grain, son meilleur livre jusqu'à présent, n'était pas le chef-d'oeuvre que l'on a dit, mais un essai compassé avec quelques bonnes formules, écrit à l'encre violette, dans le style confit de la IIIe République. Le genre d'ouvrage que les politiciens publient pour montrer qu'ils savent écrire. Du Sully Prudhomme en mieux. Tout au long de sa carrière, les thuriféraires de Mitterrand ont pourtant célébré la dimension littéraire de leur champion. Pour un peu, ils auraient fait de lui un grand écrivain méconnu, une sorte de Churchill qui a reçu, ne l'oublions pas, un prix Nobel de littérature, bien mérité celui-là, pour ses Mémoires.

On avait d'autant plus de mal à croire aux encensements de ses obligés que, au fond de lui, Mitterrand n'a jamais été tenté par le métier d'écrivain et qu'il l'a souvent dit. Il n'a même pas essayé d'écrire un livre digne de ce nom : Le Coup d'État permanent, qu'il considérait comme son meilleur, est porté par un antigaullisme si emphatique qu'il frise souvent le ridicule. Deux ou trois fois, comme il l'a fait pour beaucoup d'autres, Mitterrand avait essayé de me faire abandonner le journalisme pour la politique, en me proposant une circonscription alléchante, « impossible à perdre ». « Vous verrez, m'avait-il dit, avec un sourire de maquignon, vous vous amuserez. - C'est ridicule, protestai-je. Je serais un exécrable politicien et, de toute façon, depuis ma petite enfance, ma vocation est d'être écrivain. - Écrivain ? Mais vous n'y pensez pas ! C'est un métier affreux, pour ascète ou masochiste. On passe à côté de tout, on reste tout seul dans son bureau, en chaussons, à dessécher sur pied et à faire du vinaigre. Si on veut une belle vie, il faut rester dans la vie ! »

Un futur classique

Telle était sa vision de l'écrivain, qui ne pouvait être quelqu'un de solaire ou un bon vivant comme Hugo, Jack London, George Sand, Tolstoï, Mark Twain ou Hemingway, épris d'aventures et de grands espaces. Il fallait que ce fût un personnage étriqué et solitaire, à la Régnier ou Chardonne, mourant à petit feu sur sa table de travail. Un fruit sec.

Après la lecture des Lettres à Anne, il faut ôter son chapeau et baisser la tête : François Mitterrand est un sacré grand écrivain. Il y a là une langue, une ferveur, une incandescence, qui en font l'un des grands livres d'amour de ces dernières décennies. Un futur classique, je prends tous les paris. L'ironie est que le Mitterrand politique a toujours travaillé à sa postérité, ce discours aux asticots, comme disait l'autre, alors que le Mitterrand écrivain n'avait, à l'évidence, rien cherché ni demandé. Or voici que le premier, président quatorze ans après avoir porté la gauche au pouvoir, pourrait bien finir par être éclipsé un jour par le second, qui célèbre l'amour fou comme personne. Telle est la puissance de la littérature dès lors qu'elle ne se regarde ni ne s'écoute écrire.