Les « oublis » de l'Académie Française

Les « oublis » de l'Académie Française

À la fin de sa vie, Julien Green décida de démissionner de l'Académie française. Maurice Druon, le secrétaire perpétuel, lui rappela que c'était impossible : quand on est immortel, c'est pour la vie. Certes, Julien Green reconnaissait qu'il s'était naguère présenté de son plein gré au siège de François Mauriac, mais bon tout le monde a le droit de changer d'avis, et il considérait désormais qu'il n'avait plus sa place dans cette « compagnie » qu'il jugeait vieillotte et ridicule.

Entre Julien Green et Maurice Druon, le ton monta. Au point que l'auteur de Minuit ou de Léviathan ne cessa plus de dénoncer l'institution du quai Conti, devenue à ses yeux un ramassis de notables et d'écrivains de quatrième zone. « Si vous prenez le XXe siècle, m'expliqua-t-il un jour, pince-sans-rire, elle a au moins réussi à rater systématiquement tous les grands écrivains. Une performance ! »

Après quoi, Julien Green égrena la litanie des noms des « oubliés » de l'Académie. Dans l'ordre alphabétique : Aragon, Bachelard, Beauvoir, Bernanos, Breton, Camus, Céline, Césaire, Colette, Duras, Gide, Giono, Gracq, Le Clézio, Malraux, Modiano, Perec, Proust, Sartre, Simenon, Tournier. Autant dire toute la grande littérature (ou presque) du XXe siècle. « Logiquement, s'amusa Julien Green, je devrais figurer dans cette liste de proscrits. Que je n'y figure pas, l'Académie française m'ayant accepté en son sein, c'est bien la preuve qu'il y a une erreur quelque part. » Un silence, puis un sourire : « À moins que je ne sois pas un si grand écrivain que ça... »

Je ne suis pas sûr de cette liste. Peut-être ai-je ajouté des noms, à moins que j'en ai oublié, mais je me souviens qu'elle m'avait sidéré. Qu'une institution comme l'Académie française passe à côté de tels monuments de la littérature ou de la philosophie était aux yeux de Green la preuve irréfutable qu'elle avait perdu tout sens commun.

Zola snobé à répétition

Le statut d'académicien ne garantit cependant pas, loin de là, l'immortalité. Anatole France en est la preuve : écrivain adulé de son vivant, maître à penser de la génération 1900, prix Nobel de surcroît, l'auteur des Dieux ont soif est vraiment mort le jour de son décès. Même s'il eut droit à des obsèques nationales comme Victor Hugo, il a ensuite été rejeté par la postérité.

Pour Émile Zola, en revanche, la postérité aura été beaucoup plus clémente que l'Académie. Génie indémodable, il s'y est présenté si souvent que les spécialistes ne sont pas d'accord sur le nombre de fois : 19, 20, 24, c'est selon. Aux dernières nouvelles, ce serait 25. Sans parler du jour où il se retira pour laisser passer... Anatole France. Cette « fièvre verte » avait quelque chose de comique. Pourquoi frapper ainsi à la porte d'une institution qui ne veut pas de lui ? Par bravade. « Du moment qu'il y a une académie en France, je dois en être, expliquait Émile Zola. Tant que je me présente, je ne suis pas battu. C'est pourquoi je me présenterai toujours. »

Ironie du sort, c'est Anatole France qui fut chargé de l'oraison funèbre d'Émile Zola, « moment de la conscience humaine » selon lui. « Dressée sur le plus prodigieux amas d'outrages que la sottise, l'ignorance et la méchanceté aient jamais élevé, déclara-t-il, sa gloire atteint une hauteur inaccessible. » Inaccessible, en tout cas, à l'Académie française, où l'immortalité ne dure souvent que le temps d'une vie.