Dante, l'infinie comédie

Dante, l'infinie comédie

La Divine Comédie nourrit toujours un vif désir chez les traducteurs, qui la déclinent sous des formes très différentes. Une nouvelle version rimée tente d'en respecter le rythme original.

C'est un fait : on n'a peut-être jamais autant traduit Dante en français qu'aujourd'hui. Depuis trente ans, une quinzaine de traductions de La Divine Comédie se sont succédé, sans compter les rééditions de traductions anciennes. Pourquoi un tel engouement, dans un monde aussi déchristianisé que le nôtre ? Sans doute est-ce Raphaël qui nous apporte la meilleure réponse : sur les fresques des célèbres stances du Vatican, géniale synthèse visuelle de tous les enjeux intellectuels à l'apogée de l'humanisme, Raphaël a représenté deux fois Dante. Il est le seul à avoir le privilège de figurer à la fois parmi les poètes de L'École d'Athènes, à côté d'Homère et de Virgile, et parmi les théologiens de La Dispute du Saint-Sacrement. De toute évidence, même s'il est légitime de s'intéresser à la portée théologique de l'oeuvre de Dante, c'est l'héritier de Virgile et d'Homère qui parle à la plupart d'entre nous : le poète, oui, mais en tant que conteur, narrateur visionnaire. Dante, du reste, est aussi un penseur politique, un grammairien (il « invente » l'italien moderne), un philosophe... Mais il est d'abord un poète, et le plus révolutionnaire qui soit, puisqu'en plein Moyen Âge il s'adresse à l'homme de son temps dans sa langue, et non dans le latin des savants.

Même s'il est impropre de parler d'« épopée » à propos de la Comédie (Dante ne l'a pas intitulée « divine », et cette épithète est maladroite, s'agissant d'un poème qui s'achève au paradis mais ne l'atteint qu'au terme d'un long parcours à travers l'enfer et le purgatoire), Dante possède un souffle narratif qui fait de lui le maître de tous les dramaturges et romanciers à venir. Il a le sens de l'aventure humaine. C'est bien lui qui parle, non un narrateur omniscient. L'immense vision dont il est le témoin « au milieu du chemin de [sa] vie », en cette année 1300 qui marque sa trente-cinquième année, résume à travers la succession des personnages qu'il rencontre la totalité de l'aventure de l'humanité depuis Homère - rien de moins. Ce ne sont pas des idées, des dogmes qu'il croise : guidé par un Virgile aussi vivant que s'il l'avait connu, il va au-devant des damnés, des âmes du purgatoire ou des élus avec le regard interrogateur de celui pour qui la poésie est fille de l'expérience. Dante n'est pas un donneur de leçons. Il ordonne en cercles la colère et l'amour de Dieu, mais il se met lui-même en jeu avec ses amitiés, ses rancoeurs d'homme politique déçu, et son amour pour Béatrice qui n'a rien d'un « sentiment » ordinaire, mais qui est sa vie même, l'attraction exercée sur lui par l'« éternel féminin » que Goethe placera à la fin du Second Faust comme ultime principe de salut.

Le défi de la rime « tierce »

S'attaquer à la Comédie est, pour un traducteur d'italien, le défi suprême. On ne le tente pas sans préparation. Danièle Robert, déjà traductrice de Guido Cavalcanti, l'un des plus proches amis de Dante, entreprend l'ascension de ce massif avec quelques principes qu'elle expose avec sobriété dans sa préface. D'une part, contrairement aux traducteurs qui ont pris le parti de traduire en prose (et dont certains, comme Lamennais ou Pier Angelo Fiorentino, ont abouti à des résultats poétiques remarquables, n'en déplaise à notre traductrice), elle s'efforce de restituer en français le rythme du vers italien, l'hendécasyllabe : à ce vers « noble » de onze syllabes correspond assez bien notre décasyllabe (l'alexandrin, trop pompeux, est une trahison pire que la prose). D'autre part, elle s'efforce de retrouver des rimes : plusieurs traducteurs avaient déjà fait le choix du décasyllabe, mais aucun n'avait essayé de rimer. Or la terza rima, la rime « tierce » qui procède par tercets selon le schéma ABA BCB CDC est un trait formel majeur de La Divine Comédie, elle-même tout entière organisée selon le chiffre trois (celui de la Trinité, des 33 ans du Christ à sa mort, etc.). Danièle Robert est la première à respecter la terza rima en la joignant au décasyllabe.

D'où vient, alors, tout en admirant la performance, notre légère déception ? Sans doute du fait qu'au lieu de rimer véritablement la traductrice se contente parfois de simples assonances pas toujours satisfaisantes (« venaient » rime-t-il, même de loin, avec « prononcé » ?), et qu'au lieu de respecter strictement le rythme du décasyllabe elle s'autorise des vers de onze syllabes ou fait intervenir la prononciation des diérèses selon ce qui l'arrange : le français standard ne fait presque plus les diérèses, notre vers classique au contraire les exigeait. Danièle Robert se tient entre les deux... et fait parfois boiter le décasyllabe. Ou plutôt il faut parfois s'y reprendre à deux fois, en lisant, pour tomber sur le rythme juste. La tâche n'est pas facile, il est vrai : la variété du vers de Dante tient à la liberté que lui donne la pratique constante des élisions, pour laquelle notre vers français n'a jamais eu la même aisance. La traduction de Danièle Robert exige donc du lecteur un temps d'adaptation : passé ce moment, il faut reconnaître qu'elle donne un vrai plaisir de lecture. Et il importe aussi d'ajouter qu'elle s'accompagne de notes remarquables, la question de l'annotation divisant aussi les traducteurs (dans sa traduction en collection « Poésie/ Gallimard », Jean-Charles Vegliante a réussi la performance de se passer entièrement de notes : c'est un tout autre parti pris). On attend en tout cas la suite avec une grande curiosité.

À LIRE

Enfer, La Divine Comédie, DANTE ALIGHIERI, traduit de l'italien par Danièle Robert (édition bilingue), éd. Actes Sud, 544 p., 25 euros.