Dénouer la relation mère-fils

Dénouer la relation mère-fils

Avec finesse et acuité, Laurent Mauvignier explore les liens - la tendresse impossible et les colères rentrées - entre Sybille et son fils Samuel, qu'elle a emmené dans les montagnes du Kirghizstan.

Que nous disent ces titres à l'infinitif qui, depuis quelque temps, foisonnent en couverture : Réparer les vivants, Pas pleurer, Marcher droit, tourner en rond ? Ne figurent-ils pas autant de recettes pour soi-même, de résolutions à tenir, à avancer ? Chez Laurent Mauvignier, le choix de ce mode rappelle un autre livre où se brisait voilà seize ans la voix d'une épouse délaissée. De fait, quelques échos lient Apprendre à finir et Continuer. Les portraits de femmes, d'abord, qui partagent un même mélange de détermination et de fragilité, d'idéalisme et d'abnégation. Puis le spectre d'une haine adulte glissant sous la peau des enfants lorsqu'on se déchire sous leurs yeux. Enfin, ce même espoir immense, superbe parce que fou, en un recommencement possible, ailleurs ou autrement.

Comme la convalescence de son mari donnait à la narratrice d'Apprendre à finir la force de lui pardonner et comme aussi le Tony de Seuls voulait d'autres villes pour « réapprendre à vivre », Sybille emmène son fils dans les montagnes du Kirghizstan, loin de la délinquance, du confinement de leur appartement et des sournoiseries de son ex-conjoint. Prendre la route pour se rependre soi, donc, et, dans un quotidien réduit à l'essentiel, « tout remodeler, dessiner une vie humaine dans un monde qui ne l'est pas ». De là, l'infinitif se déclinera en trois chapitres : « Décider », « Peindre un cheval mort », « Continuer », comme les trois actes d'un drame, de l'exposition à la catastrophe. Alors, dans la paix minérale kirghize, parmi les blocs de glace, l'herbe pelée et les lacs incandescents, une autre langue remplacera les dialogues mort-nés et les mots ineffaçables : langue des jeux muets, du corps, de sa fatigue, du fracas des sources et de la pluie des sabots.

Avec la finesse et l'acuité qui le caractérisent, Laurent Mauvignier explore une fois de plus les liens entre les êtres, détortillant patiemment chaque noeud comme on démêle une pelote de vieux colliers. De même qu'il déchiffrait ceux qui unissent les frères et soeurs (Loin d'eux, Des hommes), des voisines (Ceux d'à côté), de vieux amants (Le Lien) et jusqu'aux victimes d'un même désastre (le séisme d'Autour du monde), c'est ici à la relation mère-fils qu'il s'attache. À leurs colères rentrées, et leur tendresse impossible, que résume si bien cette caresse feinte, lorsque Sybille trouve Samuel endormi : pas même à fleur de peau, mais juste au-dessus, dans cet intervalle délicat où semble se tenir le livre tout entier.

Car, comme souvent, c'est à rendre la confusion des sentiments qu'il excelle le plus : cette façon qu'ont les hommes de courir quand ils défaillent, de rugir pour dompter leur peur et de boire à outrance tant pour cautériser la rage que lui donner bride. Garçon à l'oeil sévère, rasé comme un bagnard au-dessus de ses écouteurs indélogeables, Samuel implose avant tout de ses contradictions : de l'intransigeance de ses 16 ans mais aussi de ce magma d'étonnement et de rage que lui inspire cette génitrice fragile et imprévisible, baroudeuse bien-pensante et « pseudo-mère courage ». Quant à Sybille, son grand projet d'escapade se nourrit aussi d'un mélange d'amour et de rêves avortés où la culpabilité rejoint l'urgence de se sauver soi-même.

Et sans doute ces vacillements de l'âme sont-ils à l'origine des sortes d'irrésolutions du texte - un personnage dit ceci « ou peut-être » cela, il esquisse tel geste « ou plutôt » tel autre : formules alternatives ou semblants d'hésitations qui, depuis le premier roman de Laurent Mauvignier, révèlent une quête du mot juste et de la situation la plus immédiatement familière. À moins qu'il ne faille y lire un rappel de ce que chaque scène, chaque chose vue, dans cette oeuvre comme dans la vie, est toujours le fruit d'un regard, si subjectif et déformant soit-il ? Ici, c'est dans les yeux de Sybille que nous voyons Samuel, et inversement... quand on ne les perçoit pas tels que chacun se figure que l'autre le voit. Le regard des autres, chez Laurent Mauvignier, possède ce pouvoir de vie, de mort et de démultiplication, et c'est dans ce jeu de miroirs infini que se dessine une vérité. Dans le regard, enfin, que se décide le rythme du texte, où les pauses panoramiques alternent avec de soudaines accélérations stroboscopiques, calquant l'emballe ment visuel des cauchemars, de la panique, des galops fous. Et c'est peut-être à ces phrases haletantes, embrasées, hérissées de mille détails et reformulations, que se reconnaît le mieux le style stupéfiant de Ce que j'appelle oubli et Des hommes.

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EXTRAIT

Il se fout de savoir si quelqu'un essaiera ou non de l'empêcher - les uns dorment, les autres, les deux autres, ces deux-là qui font l'amour ont autre chose à faire que de le retenir quand il va courir avec sa selle et quelques affaires, quand il se balance au-dessus du dos de Starman, qui ne comprend pas, s 'affole, trépigne ; mais ses hennissements, Samuel pense bien que sa mère ne les entendra pas, Samuel est fou et avec son cheval il s'élance dans la nuit, personne n'entendra rien parce que tout le monde s'en fout, Samuel est comme un souffle imprévisible et sauvage, comme une ombre qu'on oublie parce qu'invisible, muette, trop secrète dans les ténèbres qui s'ouvrent.

Continuer, Laurent Mauvignier, éd. de Minuit, 234 p., 17 euros, à paraître le 1er septembre 2016

Biographie

Laurent Mauvignier est un autodidacte. Après un passage en BEP comptabilité, puis aux beaux-arts et à la faculté de lettres modernes, dont il n’est pas diplômé, il se consacre à l’écriture et publie en 1999 son premier roman, Loin d’eux, aux éditions de Minuit. Succès critique, Autour du monde (Minuit, 2014) raconte le tremblement de terre de 2011 sur la côte Pacifique du Japon et explore son impact à travers le monde.


Laurent Mauvignier
©Roland Allard/Ed. de Minuit