Farces et attrapes

Farces et attrapes

Le nouveau roman d'Éric Chevillard se présente comme le journal intime d'une petite fille partie à la recherche de son paternel, cambrioleur de son état. Un argument premier qui paraît curieusement linéaire comparé aux habituelles fantaisies de l'auteur. Il se révèle vite piégé comme il se doit : difficile en effet de distinguer, dans le récit de l'enfant, le factice et le factuel, l'imagination et la réalité.

« Elle est l'image sacrée de l'humanité, dit Chesterton de la petite fille. Exactement ! Ni l'étude ni la sagesse ni le comble de l'art ne forment rien qui approcherait cet idéal atteint sans effort du simple fait d'être une petite fille. Attention : je ne parle pas ici de Lolita. Je parle des petites filles, des pré-nymphettes dont le corps grêle et rond est encore dans le cocon des limbes, et qui sont si belles justement de ne pas prêter le flanc au désir, de n'être pas saccagées déjà virtuellement par le désir [...]. Une petite fille ! Voilà vers quel état, quelle réalisation de soi il faudrait tendre, tous autant que nous sommes : devenir des petites filles. » Mi-éloge, mi-voeu pieu, l'entrée « Fille » dans l'abécédaire qu'Éric Chevillard livra en 2014 sous le titre Le Désordre azerty était à prendre au sérieux. En effet, bien qu'il soit plus habitué à écrire sur des hommes ou, du moins, de leur point de vue, le romancier invente cette fois une adorable narratrice répondant au drôle de nom de Ronce-Rose ; un patronyme végétal qui, d'ailleurs, entérine un peu plus la singularité du personnage éponyme face au bestiaire loufoque qui prospère dans l'oeuvre de l'auteur de Palafox (une sorte de poussin chimérique), de La Nébuleuse du crabe, de Du hérisson ou encore de Sans l'orang-outan.

Ronce-Rose a tout d'un pas de côté - ce qui n'est pas une mince affaire pour un écrivain déjà spécialisé dans les embardées, et dans les récits louvoyant dans une forme généralement morcelée. Surtout, et pour ajouter encore aux particularités de cette nouvelle livraison, Ronce-Rose s'ouvre comme un journal intime tenu par une petite fille avant de laisser place à une intrigue plus linéaire, lorsque la jeune narratrice se lance à la recherche de Mâchefer, son cambrioleur de père (adoptif peut-être, mais qu'importe, Éric Chevillard se fiche bien de ce type de précision). On pourrait se croire en terrain inconnu. Ce n'est qu'une fausse impression : le récit de la quête de Ronce-Rose peut également se lire comme la quête d'un récit - une méditation sur l'écriture qui, pour le coup, inscrit pleinement ce nouveau roman au sein de l'oeuvre d'Éric Chevillard.

Une logique élastique

La petite fille narratrice apparaît assez vite comme la voix avec laquelle l'écrivain peut prolonger, sur un autre ton, son travail sur le langage. Ce qui l'intrigue, chez ces « pré-nymphettes », ce sont les rouages de leurs pensées, faites d'associations d'idées très libres, et le curieux rapport au monde qui en découle. Pour ceux qui suivent le blog du romancier, cet intérêt n'aura rien de surprenant puisque l'écrivain y note souvent les reparties - ce que l'on nomme de manière un peu sirupeuse des « perles » - de ses deux filles, Agathe et Suzie. Cette dernière, la cadette, alimente ainsi plusieurs pages de ses raisonnements teintés d'absurde. Par exemple : « Suzie (qui me trouve rajeuni après rasage de ma barbe). - Du coup, tu vas jamais mourir si tu te rases tout le temps ! » Ou encore : « Suzie (comme je coupe en plus petits morceaux dans son assiette la part de quiche qu'elle n'arrive pas à finir). - Oh mais non, mais là tu ajoutes encore des morceaux ! » La logique qui sous-tend ces remarques (car elles sont tout sauf illogiques) introduit une distorsion poétique dans la notion même de logique telle que l'entendent les adultes. Comme s'il était possible qu'une formulation soit simultanément entièrement fausse et absolument irréfutable. C'est donc avec une forme d'entrain naturel que, dans Ronce-Rose, l'écriture se laisse aller à ce type de glissements dialectiques ; comme lorsque la jeune narratrice décrit une scène de rencontre entre ses voisins, une vieillarde bossue et un unijambiste : « [...] comme elle est toute voûtée, sa tête se trouve juste à la hauteur du trou. J'ai peur qu'elle bascule au fond. Qu'elle disparaisse là où déjà a disparu la jambe. Qu'elle soit à son tour aspirée par le vide. » Il y a là une manière de dire les choses qui comprendrait à la fois une vérité indéniable (après tout, couper, c'est ajouter des morceaux) et son envers - une manière systématique de créer une fructueuse tension entre la fiction et la réalité, entre la fantaisie et la raison.

Le roman entier semble bâti sur cette tension. Ronce-Rose vit recluse dans une maison et dans les mensonges de Mâchefer qui cherche à lui cacher ses activités interlopes. Pour la petite fille, il travaille dans les farces et attrapes, et son revolver ne tirerait que de l'eau. Ce camouflage de la réalité induit ainsi une certaine dualité du récit, qui fait tenir, côte à côte, le factice et le factuel. Et la frontière entre eux apparaît comme d'autant plus poreuse que, dans son journal intime, la narratrice passe elle-même sans cesse de l'écriture au vécu : « J'ai repris ma marche dans la ville, comme si je sortais de mon carnet pour continuer l'histoire en vrai, debout dans une phrase nouvelle qui va je ne sais o ù et que je ne pourrai écrire que quand je serai arrivée au bout. » Dès lors, le romanesque n'apparaît plus comme un à-côté. La confusion de Ronce-Rose, prenant des images de journal télévisé pour un film, en fournit une preuve supplémentaire. Grande amatrice de comparaisons (« J'écris souvent "comme" sur mon carnet »), elle avoue qu'elle pourrait « continuer longtemps à comparer les choses, elles se ressemblent tellement qu'il n'y en a peut-être qu'une, en fait, un phénomène unique dont nous ne voyons à chaque fois qu'un petit bout. » Après tout, son nom même - et le titre du roman - sonnait déjà comme une invitation à fondre dans un seul moule les couples de contraires ; à se laisser piquer par les épines du réel et à cueillir les fleurs de l'imagination.

Né en 1964, Éric Chevillard a publié une quinzaine de romans aux éditions de Minuit et, depuis 2009, neuf recueils issus de son blog, chez L'Arbre vengeur. En 2014, il a reçu le prix Alexandre-Vialatte pour l'ensemble de son oeuvre.

RONCE-ROSE, Éric Chevillard, éd. de Minuit, 142 p., 13,80 E.

L'AUTOFICTIF À L'ASSAUT DES CARTELS. JOURNAL 2015-2016, Éric Chevillard, éd. L'Arbre vengeur, 224 p., 15 E.

Photo : Éric Chevillard ©PATRICE NORMAND/LEEMAGE

L'ATELIER DE L'AUTOFICTIF

L'aventure de L'Autofictif se poursuit. Initialement envisagé par Éric Chevillard comme un simple « carnet de notes que je n'oublierai pas dans un café ou dans un train », le blog qu'il tient depuis 2007 est désormais la source de neuf recueils. Dans le millésime 2015-2016, il reconnaît pourtant qu'il n'avait « pas à l'origine l'intention d'éditer ce journal publié en ligne » ; mais sa parution annuelle lui semble aujourd'hui « inséparable du projet » puisque, dans « le livre imprimé, les forces dilapidées jour après jour se rassemblent ». Comme à chaque livraison, L'Autofictif à l'assaut des cartels alterne expérimentations littéraires et chroniques quotidiennes, empilant anecdotes, aphorismes loufoques ou malicieux et commentaires rageurs de l'actualité. Une manière d'entrevoir l'atelier de l'écrivain, tout en savourant ses bons mots. P.-É. P.