Crime et poésie

Crime et poésie

Quinze voix issues des mauvais quartiers de Kingston retracent un bout d'histoire jamaïcaine dans ce troisième roman.

Devinette : je contiens au moins 600 pages, une foison d'histoires entrecroisées centrées sur un fait généralement sanglant à partir duquel je décris tout un monde, cela dans une langue oralisée car il faut bien signifier, parmi mes dix narrateurs et plus, qui parle ? Je suis, je suis, je suis... Le grand roman américain, qui mûrit en toute saison, inspire des expressions stéréotypées (livre monde, livre monstre, roman de voix) et des commentaires répétitifs (une structure fragmentée pour dire la multitude, cerner tous les enjeux, capturer une époque...). Cette année, nous avons ainsi découvert Purity de Jonathan Franzen (qui raconte Internet, le journalisme, l'Europe de l'Est), City on Fire de Garth Risk Hallberg (tout le Manhattan des années 1970 en 992 pages, et deux millions de dollars d'à-valoir pour l'auteur !), ou l'excellent Six jours de Ryan Gattis (les émeutes de Los Angeles en une infinité de voix). Et voilà que paraît ce roman ironiquement titré Brève histoire de sept meurtres, dont la fascinante démesure (864 pages) a été saluée l'an dernier par le Booker Prize - le Goncourt américain.

Cette nouvelle machine à susciter des superlatifs est le troisième roman du Jamaïcain Marlon James (le premier à paraître en France), et il faut bien constater qu'il répond très exactement aux canons du genre monstrueux. D'abord, le fait divers qui dit toute une époque. En 1976, le chanteur de reggae Bob Marley doit participer au concert « Smile Jamaica », où il compte répandre son message de paix. Mais, deux jours plus tôt, il est victime d'une tentative d'assassinat chez lui, par une bande armée. Blessé, il monte tout de même sur scène avant de s'envoler pour Londres. Il reviendra en Jamaïque deux ans plus tard, pour y donner un nouveau concert durant lequel il conviera les deux chefs des principaux partis politiques (qui chapeautent surtout les principaux gangs) à se serrer publiquement la main, ce qui entraînera une éphémère période de paix. Or ce morceau d'histoire jamaïcaine déborde, nous apprend ce roman, sur l'histoire mondiale : les visées pacifistes de Bob Marley n'étaient pas du goût des services secrets américains (qui craignaient alors de voir la Jamaïque devenir un nouveau Cuba), des trafiquants de drogue sud-américains (qui auraient bien vu la Jamaïque devenir une plaque tournante) ou new-yorkais...

Pour exposer ces enjeux macroscopiques, Marlon James aligne une succession de microscopes : quinze narrateurs issus pour la plupart des mauvais quartiers de Kingston, la capitale. Plusieurs n'ont été conviés que pour tirer et mourir sous les balles, après avoir raconté leur destin : le lecteur apprend ainsi comment les gangs recrutent et forment un orphelin, quelles sont les chances de survie d'un gangster homosexuel (battyman, dans l'argot local), comment les petites mains du crime se retrouvent mêlées à des intrigues trop grandes pour elles, comment elles se répartissent en quartiers (Eight Lanes, Concrete Jungle). Mais Marlon James recrute surtout parmi les chefs : Papa-Lo, parrain ou « Don » du quartier de Copenhagen City, qui, à force d'exercer le pouvoir, finit par oublier les principes qui l'y ont porté ; son lieutenant Josey Wales, qui paraît d'abord comme une incarnation de la mort aux yeux bridés avant de prendre l'ampleur d'un capitaine de multinationale criminelle, puis d'un héros tragique ; Weeper, autre lieutenant qui se croit plus malin parce qu'il a lu des livres et ne se croit pas homo parce qu'il couche aussi avec des filles... Autour de ces acteurs principaux gravitent des barbouzes de la CIA, une jeune Jamaïcaine qui rêve d'Amérique, un dealer new-yorkais, un journaliste blanc qui voudrait appréhender toute l'époque en partant de Bob Marley (un pourvoyeur de mise en abyme donc). Et, certes, c'est par l'addition de ces micro-points de vue que le lecteur peut se représenter cet univers où tuer un enfant devant sa mère - ou inversement - relève du travail quotidien. En somme, le dispositif permet de prendre en compte la situation collective - une Jamaïque en proie à un chaos sanglant entretenu par ses dirigeants et favorisé par ses voisins - comme les situations individuelles, de la groupie qui a couché avec Bob Marley aux tueurs qui ont tiré sur le chanteur pour une sombre histoire d'arnaque au champ de course. À force de raconter l'infiniment petit, Marlon James dit l'infiniment grand.

Pour écrire un roman d'une telle ambition, il faut parler plusieurs langues. D'abord l'anglais mâtiné d'argot jamaïcain que partagent la plupart des narrateurs, ce qui donne lieu à un lexique en fin d'ouvrage (au cas où vous le demanderiez, bomboclat signifie « putain », pum-pum désigne l'organe sexuel féminin, et guppy un fantôme). Ensuite, la langue de chacun des personnages : si les gangsters jamaïcains emploient le même vocabulaire, ils ne l'utilisent pas pareillement. La parole de Josey Wales est glacée : « Ici, la paix, ça n'existe pas. Y a que cette vérité : ta capacité à tuer s'arrête là où commence la mienne. » Celle de Papa-Lo, réfléchie : « Le prédicateur a dit qu'un homme comme moi connaîtra jamais la paix de l'âme et ça, je l'accepte. » Celle de Weeper est brûlante. Ce jeu sur le langage permet de distinguer les narrateurs, mais aussi d'en rapprocher certains : Eubie, dealer d'origine jamaïcaine exerçant à New York, est plus proche, par son expression, du journaliste américain Alex Pierce (qu'il interviewera à sa façon) que du Jamaïcain Josey Wales auquel il est associé.

Au-delà de ces variations, son vaste casting permet à Marlon James de mêler les registres. L'humour sanglant et salace propre aux gangsters domine (« De toute façon en prison on transporte toujours un truc dans son cul et tous les culs sous les verrous forment une seule route commerciale »). Mais il peut jouxter les notations touchantes d'une émigrée cachée aux États-Unis (« Ne me demandez pas pourquoi je marchais dans Broadway après la 55e rue, parce qu'il ne s'y passait rien de rien, pas plus que dans ma vie »), les échanges d'amabilités entre deux espions (« À propos, ta machine à café est en panne et la vue depuis ton nouvel appart est à chier. Dis à Fidel que tu veux une vue sur la mer »). Un lyrisme se dégage de cet ensemble, pour ordurier qu'il soit : Marlon James sait unir le crime à la poésie sans affaiblir l'un ou l'autre. Chez lui, une pendaison peut donner lieu à un récit onirique, ou les réflexions d'un petit tueur cocaïné prennent la forme de stances poétiques. Il ne s'agit pas d'esthétisation gratuite : ladite pendaison se passe en effet comme en un rêve, quant aux stances du bien nommé Bam-Bam, elles disent son esprit survolté par la peur rehaussée par la drogue.

Vient le moment d'écrire que le but de ce foisonnement humain, langagier, historique, est de vous transformer en lecteur hyperconscient de toutes les intrigues, langues, rumeurs, qui constituent la Jamaïque. Foutaises ! Le but d'un tel roman est de vous égarer dans sa complexité : il faudrait remplir toute une pièce de schémas pour garder en tête les innombrables intrigues de cette Brève histoire. Comme dans les oeuvres les plus démesurées d'Ellroy - la trilogie Underworld USA par exemple -, le plaisir n'est pas de comprendre tout, mais de se perdre dans ce tout et de s'y plaire quand même.

L'égarement reste relatif : au bout de 100 ou 200 pages, on connaît les personnages et ce qui les meut. Le tableau dans lequel ils évoluent nous échappe toujours en partie ? Tant mieux, cela multiplie les lignes de fuite et pousse à s'attarder sur les effets de miroir. Si la forme est le fond qui remonte à la surface, le langage des gangsters est bien le chaos jamaïcain converti en mots. Si la structure du livre mime les frontières du pays, alors la Jamaïque est une île au contour net et au contenu flou - un monde où on peut organiser des livraisons d'armes pour tuer ceux qui les ramasseront, où des rastafaris bibliques livrent des simulacres de procès, où la police se venge à la façon des gangs, où, dans une dramaturgie bien réglée, des jeunes filles couchent avec des employés blancs en espérant qu'ils les emmènent loin, ce qui n'arrive jamais. Un lieu où l'on vit de l'exploitation du chaos comme d'une matière première, et où la paix nuit à trop d'intérêts pour durer.

À lire

Brève histoire de sept meurtres, MARLON JAMES, traduit de l’anglais (Jamaïque) par Valérie Malfoy, éd. Albin Michel, 864 p., 25 €.