Le magicien ose

Le magicien ose

Comme dans sa Cartographie des nuages, l'écrivain anglais choisit comme socle un imaginaire de SF adolescente, prétexte à un grand huit formel.

Mystère et miracle de la littérature : il arrive que, d'idées pour le moins discutables, surgissent de bons livres. David Mitchell nous avait déjà fait le coup avec sa Cartographie des nuages (adaptée au cinéma en 2012 par les Wachowski). Un roman dont les présupposés étaient qu'un bienfait n'était jamais perdu (et que les prédateurs pouvaient s'autodévorer, et les âmes se réincarner) s'avérait complexe, doté d'une structure inventive, dont un bout trempait dans l'histoire et un autre dans la science-fiction.

Il récidive avec L'Âme des horloges, un roman choral poignant malgré un axe narratif central qui rappelle la série de films Highlander. On ose à peine évoquer l'intrigue centrale de L'Âme des horloges, mais la voici : nous ne sommes pas tous égaux devant la mort. Cachés parmi nos multitudes, quelques privilégiés ont l'habitude de renaître dans un nouveau corps quarante jours après leur décès. D'autres détiennent la capacité de s'extraire de leur corps au moment fatal pour se glisser dans un autre - le marché de l'occasion est infini, et les acquéreurs si rares ! D'autres enfin savent distiller les âmes des quidams pour prolonger leur vie : ce sont les méchants qu'affrontent les gentils. Œil invisible, pressentiments, chapelle immatérielle, références à un cathare aveugle et autres accessoires ramassés dans les braderies de l'imaginaire commun... n'en jetez plus. Et félicitez David Mitchell d'avoir fourbi à partir de cela un brillant roman.

Car cette tortueuse trame de combat d'immortels offre une liberté à l'auteur - celle de prendre n'importe quel personnage à n'importe quelle époque pour le rattacher à l'intrigue. Or les portraits de David Mitchell sont extrêmement réussis. On commence par Holly, adolescente emblématique de l'Angleterre des années 1980, affligée de Doc Martens, de maquillages sombres, de parents tenanciers de pub et de visions paranormales. Un jour, elle décide de fuguer pour rejoindre son petit ami, et rien ne se passe comme prévu : sa disparition est éclipsée par une autre, qui attendra longtemps avant d'être résolue. Plus tard, Holly épouse Ed, rencontré pendant sa fugue et devenu reporter de guerre, ce qui inspire à l'auteur d'excellentes pages sur le conflit irakien, les risques encourus par les journalistes (et ceux qui les aident), et l'incompréhension des gens à recevoir leur vérité sur le conflit. Puis Holly connaîtra un écrivain en perte de vitesse, Crispin, point de départ d'un texte remarquable sur la condition littéraire moderne et les relations des auteurs à la critique - où David Mitchell rejoue, de manière plus subtile, une scène de Cartographie des nuages dans laquelle un romancier expédiait un journaliste littéraire par la fenêtre. Entre-temps, Holly aura connu une brève passion avec Hugo, cynique étudiant à Cambridge - peinture très réussie d'un serpent humain en devenir, capable de pousser un congénère au suicide, mais aussi de mouvements amoureux sincères. Holly voyagera ainsi par éclipses, dans les yeux des narrateurs successifs, jusqu'en 2040, quand l'essentiel du monde se sera effondré et que les gens survivront dans des baraques de fortune, dépouillés peu à peu de leurs conquêtes technologiques.

Un feuilleton en feuilleté

Ces intrigues réalistes ou prospectives paraissent avoir pour fonction de déposer une couche de narration crédible au-dessus de l'intrigue centrale, vouée au combat entre immortels. Puis de laisser ledit combat affleurer par endroits. Cela commence durant la fugue de Holly, quand, prise en auto-stop par deux militants socialistes, elle assiste à un affrontement surnaturel qui sera ensuite effacé de sa mémoire. Puis Holly écrira un livre sur ses dons médiumniques, rencontrera ainsi Crispin, l'écrivain, à qui elle livrera une étrange prédiction.

À mesure que le livre progresse, un phénomène curieux se produit : le lecteur finit par accepter les aliments farfelus qui lui sont servis au milieu de ce copieux buffet réaliste. Certes, tous les auteurs de littérature fantastique savent que, pour aider le lecteur à suspendre son incrédulité, il est bon de l'étourdir de notations crédibles, précises - Mary Shelley s'appuyait déjà sur la science de son temps pour nourrir les expériences de son docteur Frankenstein. Ici, si la partie la plus fortement dosée en fantastique - sur la bataille finale entre les deux camps - n'est pas la plus agréable, on en vient à suivre avec plaisir les résurgences paranormales dans les autres parties : elles sont comme les épisodes d'un feuilleton qui courrait sous le roman et finissent par nous renvoyer à notre enfance de lecteur, avide de savoir qui du bien ou du mal triomphera.

Le bien et le mal, justement : en littérature, il est de bon ton de ne plus y croire, d'y voir des catégories trop simples pour les êtres complexes et changeants que nous sommes. David Mitchell, lui, ne nie pas notre complexité : escroquer ceux qui l'aiment n'empêche pas Hugo de se montrer d'une générosité incongrue avec un clochard. Mépriser Holly comme une fausse valeur littéraire n'empêche pas Crispin de s'éprendre d'elle. L'homme, en effet, est bien cette curieuse créature capable de manigancer pour envoyer un ennemi en prison, puis, pris de remords, d'oeuvrer à son élargissement - et le roman en livre un bel exemple. L'intrigue surnaturelle, pour saugrenue qu'elle semble, trouve une pertinence inattendue : ces immortels bons et méchants peuvent être considérés comme la métaphore de deux principes dont l'affrontement constitue l'histoire humaine. Un principe égoïste fondé sur la construction de soi par la destruction du reste. Un principe généreux, fondé sur l'altruisme et le sacrifice - la construction du reste par la destruction de soi. À l'heure des catastrophes écologiques imminentes (que le roman met en scène), l'enjeu n'est pas anodin. Notre survie, semble nous dire le romancier, dépendra de notre capacité à renoncer aux charmes du cynisme et du relativisme moral postmoderne. Qui sait, en nous remettant à croire au bien, peut-être parviendrons-nous à le commettre.

Après des études de littérature, le Britannique David Mitchell a enseigné l'anglais au Japon pendant plusieurs années avant de revenir s'installer en Irlande.

L'ÂME DES HORLOGES, David Mitchell, traduit de l'anglais par Manuel Berry, éd. de l'Olivier, 780 p., 25 E.

Extrait

Juste une illusion

Je cours aussi vite que possible, avec l'intuition que quelque chose d'étrange se produit, mais quoi ? Le passage souterrain est réservé aux piétons et aux cyclistes, il est plutôt étroit et sa longueur équivaut à la largeur de la deux fois deux-voies et du terre-plein gazonné au milieu. Devant, une fois qu'on est descendu et qu'on remonte un peu, la sortie laisse apparaître un carré de champs, de ciel et de toitures. Après quelques pas, je m'en rends compte : au lieu de s'assombrir, le centre du souterrain s'éclaircit et, au lieu de résonner davantage, le son est étouffé. C'est juste une illusion, ne t'en fais pas, je me dis, mais, après quelques pas de plus, j'en suis maintenant sûre, le passage change de forme.