Vis mes vies de livre

Vis mes vies de livre

C'est un roman dont le héros est un livre. Le Quichotte de papier, accompagné d'un dactylographe faisant office de Sancho, parcourt le monde et ne cesse de digresser, d'inventer des histoires. Il est souvent dépressif, au bord du suicide, à l'heure où sa primauté paraît si contestée. Une formidable expérience, entre accents bibliques, pirouettes borgésiennes et rebondissements de série télé.

Sur cette page, je dispose de 6 000 signes typographiques, espaces comprises, pour rendre compte d'un livre qui déborde et éclate dans tous les sens, d'un livre qui est sans doute l'un des plus importants de ces dernières années et que j'ai assurément lu trop vite, happé par sa puissance, bousculé par les questions et les fictions qu'il produit dans son labyrinthe, par les morts et les résurrections qu'il met en scène, distrait par la dispersion du dehors et de ses écrans, qui menace indéfiniment notre temps de lecture. Et, justement, le sujet de ce roman est le conflit entre la littérature et la vie - rien que ça -, mais raconté au rythme alerte d'une grande avent ure picaresque.

Le Livre de la faim et de la soif est l'histoire d'un livre qui a tous les traits d'un homme et tous les aspects d'un livre. Comme un homme - disons dans le genre don Quichotte -, il traverse le monde au gré des illusions qu'il produit en permanence : il marche dans les sables et dans les shopping malls du golfe Persique, embarque dans un rickshaw à Varanasi, parcourt Tokyo guidé par une adolescente neurasthénique, assiste à un meurtre sordide dans le désert américain et se saoule à la vodka à bord d'un brise-glace russe. Comme un livre, il raconte des histoires, introduit en permanence des parenthèses, fait parler des livres anciens, raconte des fables et ouvre des guillemets pour les personnages des récits qu'il vit et invente. Derrière lui, toujours, court celui qu'il appelle la Pieuvre, son assistant dactylographe qui prend en note tout ce qu'il dit, essaie de le guider et joue à merveille son rôle de Sancho Pança - alter ego débonnaire et antidote à sa mélancolie. Le dactylographe sert de narrateur à ce récit, mais aussi d'ange gardien au livre dans cette quête étrange. Car le livre ne va pas très bien : il est obsédé par sa disparition, celle qu'on ne cesse d'annoncer, il se sent lourd surtout de toutes les phrases mortes que les siens ont portées depuis des siècles, ce « vieux monde oxydé du langage », ces livres saints qui enferment dans la croyance, les tragédies de la déploration qui meublent une partie de la bibliothèque mondiale. Le livre comprend aussi que ce n'est plus son heure : autour de lui le cinéma, les jeux vidéo, la tentation des guerres et les divertissements effrénés du présent contestent sa primauté dans l'échelle du sens et de l'imaginaire. Pour toutes ces raisons, ce livre spleenétique - il a plus de souvenirs que s'il avait mille ans - veut s'échapper de lui-même, sortir du caveau creusé à l'intérieur de lui par ses propres vers. Il va donc tenter de se frotter au Dehors, chercher le grand vent au sommet de l'Everest, faire un tour dans des boîtes punk à Saint-Pétersbourg et s'essayer à l'abrutissement du présent absolu. Mais ça ne marche pas trop. Il jalouse toujours « le bonheur, [...] les phrases prononcées sans lui [...], il jalouse les autres, ceux qui persistent à vivre en dehors de lui ».

À plusieurs reprises donc, découragé, le livre tente d'en finir : il se jette dans la Neva, puis sous les roues d'un bus à Varanasi, se fait transpercer de flèches comme saint Sébastien, se lance dans le feu. Mais ça ne fonctionne pas vraiment non plus : ses suicides de papier n'entraînent que d'autres travestissements, et son dactylographe ne le lâche pas d'une semelle. « Faut-il accueillir tout ce qui vient, le plus fou et le plus instable ? Dois-je implorer les temps de maîtrise ou célébrer l'horizon ? », s'interroge le livre. Il refuse de conclure, reconnaît qu'il faut « un coeur solide [...] pour résister à ce grand Banquet des grands mélanges du monde, des cultures », à l'ivresse et à l'addiction d'un temps où rien ne demeure en place. Le livre est pris au piège de la faim et de la soif, qui l'empêchent de disparaître tout à fait.

À travers les langues, les époques, les genres

Ce qui le retient d'en finir, c'est aussi l'autre strate qui constitue Le Livre de la faim et de la soif, les histoires que le livre invente et qui s'intercalent dans le texte à mesure de son avancée, comme autant de chemins possibles : l'histoire du frêle Moshe menant un combat de boxe sur un ring de Las Vegas, la fable de l'homme qui suivait ses propres pas, celle de ce lac de Jaipur autour duquel tous les héros de la littérature se réincarnent, le conte de ce qui arriva aux poissons quand la mer fut fendue par Moïse, et bien d'autres récits, bouffons, émouvants ou métaphysiques, illustrés, comme nos livres d'enfance, par des dessins en noir et blanc. Le roman traverse ainsi langues, époques et genres, engloutissant et déformant comme un ogre affamé une bonne partie de la littérature.

Comme les essais et les livres hybrides de Camille de Toledo, ce roman joue de sa puissance propre, celle de la métamorphose, pour mener une réflexion poétique sur le vertige du contemporain, prenant à bras-le-corps le propre de l'époque, l'obscénité du présent et de ses décharges violentes, mais aussi sa beauté, et ne choisit jamais entre la nostalgie du monde d'hier et l'angoisse d'un futur sans mort ni mémoire. Il joue de toute la force ouverte des fictions et du texte, dont l'écrivain avait déjà fait la matière d'un autre grand livre éclaté, Vies pøtentielles (2011), roman de solitudes et de vies fissurées, auquel celui-ci semble être à la fois une réponse et un dépassement, porté par la joie. Camille de Toledo propose en somme une façon picaresque d'habiter dans le vertige, de s'y déplacer et de se réanimer par des histoires qui en cachent toujours d'autres. Ce livre palimpseste, récit de récits en perpétuel mouvement, rappelle autant Borges et la Bible que les séries télé. Dans cette aventure biblique confrontée à la crise de nerfs du présent, l'auteur tente de transformer sa loi en joie, comme l'annonce Ernst Bloch cité en épigraphe, et de se défaire de l'apocalypse comme seul horizon. Le Livre de la faim et de la soif joue à plier et déplier les mythes, les récits et les existences, comme un grand origami qui ouvrirait une infinité de commentaires et de récits potentiels et contradictoires, un livre monde qui pourrait donc tenir en 380 pages comme en 6 147 signes - que le rédacteur en chef excuse ce léger débordement.

Écrivain, artiste, plasticien et vidéaste, Camille de Toledo est né à Lyon en 1976. Il est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages, dont des essais (Oublier, trahir, puis disparaître, Le Seuil, 2014), des romans, mais aussi des recueils de chant (L'Inquiétude d'être au monde, Verdier, 2012) et un livret d'opéra (La Chute de Fukuyama).

LE LIVRE DE LA FAIM ET DE LA SOIF, Camille de Toledo, éd. Gallimard, 380 p., 23,50 E.