À la veille de mourir, Foucault à son chevet

À la veille de mourir, Foucault à son chevet

La mort de Socrate hante l'ultime cours de Michel Foucault. Pour ce dernier, l'Athénien a inventéun nouveau rapport à la vérité, non plus conçue comme un être en soi, mais une manière de vivre.

Lorsqu'il entame ce qui devait être sa dernière année de cours 1, Michel Foucault ne sait pas s'il est atteint du sida, mais il le soupçonne. Tandis qu'il ne lui reste que quelques mois à vivre, il décide de se livrer à ce qu'il présente, avec humour, comme un exercice de style : « Il faut bien, comme professeur de philosophie, avoir fait au moins une fois dans sa vie un cours sur Socrate et la mort de Socrate » p. 143. L'apparition de la figure socratique répond à des nécessités profondes. Depuis 1980, Foucault s'éloigne progressivement de l'étude des nappes discursives qui structurent les savoirs ce qu'il a désigné comme « archéologie », pour s'interroger sur « la forme du sujet disant la vérité » p. 4. Or personne n'incarne mieux que Socrate le courage que cela suppose, et ses derniers moments l'illustrent avec éclat. Pas à pas, Foucault entreprend donc de suivre Socrate à travers les trois textes qui constituent le cycle de sa mort, l'Apologie, le Criton, le Phédon, dont il renouvelle totalement la lecture. Selon Foucault, tout le cycle tourne autour d'un risque - celui de s'oublier soi-même - sans cesse conjuré au moyen du franc-parler en grec, parrêsia. « La parrêsia est donc, en deux mots, le courage de la vérité chez celui qui parle et prend le risque de dire, en dépit de tout, toute la vérité qu'il pense [...]. » Or « Socrate, c'est le parrèsiaste » p. 26.

Foucault conçoit ainsi la révolution socratique, à partir de la mort exemplaire du philosophe, comme un bouleversement du rapport à la vérité. Jusqu'alors, les Grecs situaient celui-ci au coeur de la politique. Dans la pensée du ve siècle, le bon dirigeant se reconnaît moins à ses qualités morales ou à la conduite de sa vie qu'à la manière dont il sait faire valoir la vérité contre les certitudes du consensus. Le problème du gouvernement des hommes est tributaire d'une élaboration éthique du sujet, capable de faire valoir un discours de vérité, quitte à s'opposer aux autres. Or Socrate déplace le courage de la vérité sur l'axe de l'éthique, et sa mort illustre les risques que court celui qui s'y engage. Selon Foucault, le philosophe décentre l'espace politique, en prenant ses distances envers divers types de discours connus avant lui. En effet, dans l'Apologie, Socrate souligne que, s'il avait fait de la politique, il serait mort depuis longtemps. Mais les exemples qu'il donne pour illustrer sa position montrent qu'au contraire il a bravé le risque de mort aussi bien en démocratie dans l'affaire des Arginuses que sous la tyrannie des Trente 2. Pourquoi l'a-t-il fait ? Parce que, en le déclarant le plus sage des hommes, Apollon lui a confié une mission divine. Or, au lieu de promouvoir politiquement ses affirmations comme vraies, Socrate a choisi une autre méthode. En effet, sitôt qu'il apprend l'oracle de Delphes, il n'entreprend pas d'interpréter celui-ci, mais de le soumettre à l'épreuve pour savoir s'il est vrai. Cette vérification, qui remplace l'affirmation, est le premier trait de l'attitude socratique. En quoi consiste-t-elle ? Il s'agit d'éprouver les hommes, ce qui signifie confronter éthiquement leurs âmes à l'âme de Socrate. Désire-t-il prouver sa supériorité ? Non. L'objectif est d'engager chacun à examiner la vérité de son âme - autrement dit, à se soucier de soi. Foucault peut donc conclure son étude de l'Apologie en quatre temps. D'une part, Socrate a transposé la parole prophétique du champ de la réalité où il faut l'interpréter au jeu de la vérité où l'on peut la tester. D'autre part, il a renoncé à la parole du sage, qui dit l'être des choses et l'ordre du monde, au profit de l'épreuve de l'âme. Dans ce contexte, se soucier de soi signifie établir un rapport éthique à la vérité. Ensuite, contrairement aux sophistes, il n'a pas prodigué un enseignement, mais a courageusement montré aux autres qu'il leur faut s'occuper d'eux-mêmes, c'est-à-dire du rapport entre raison, vérité et âme. C'est ainsi, pour finir, que se définit la spécificité d'un mode de discours philosophique, entièrement articulé au souci de soi. D'où le tout dernier mot de Socrate : mê amelêsête, prenez soin, n'oubliez pas.

Cependant, dans le Phédon, cet appel porte sur un point précis. La vie de Socrate se termine en effet sur ces mots : « Criton, nous devons un coq à Asklépios. Payez la dette, n'oubliez pas. » Comment comprendre cette curieuse sortie dans un moment si solennel ? Guidé par les thèses de Georges Dumézil, Foucault écarte d'abord la lecture proposée par Nietzsche. Dans Le Gai Savoir § 340, celui-ci considère que cette dette envers le dieu médecin signifie que la mort est une guérison, et transcrit ainsi les propos socratiques : « Ô Criton, la vie est une maladie. » Mais Foucault, adossé au Phédon, rappelle que Socrate « ne se détache pas de la vie, il se détache, dans la vie, de son corps » p. 92. Ensuite, il attire l'attention, avec Dumézil, sur le fait que Socrate interpelle un ami, avec lequel il a parlé abondamment - comme si celui-ci connaissait la dette dont il s'agit, et même comme si elle leur était commune. Il faut donc supposer que leur conversation les a endettés envers Esculape. Pourquoi ? Dans le Criton, Socrate aide ses amis à se défaire progressivement d'une opinion fausse, celle qui préfère l'exil à la mort. Or une opinion mal établie est un mal dont il faut guérir l'âme, par le logos. Le Criton comme le Phédon sont donc les lieux d'une guérison, et Foucault souligne le fait que « tout le monde [...] se retrouve solidaire de l'entreprise de discussion ». « L'opération guérisseuse est comme une forme générale dans laquelle Socrate se trouve pris », de sorte qu'il doit accomplir, au même titre que les autres, un sacrifice en remerciement.

Selon Foucault, le souci de soi-même et des autres epimeleia prend en somme, avec Socrate, la forme du rapport entre l'âme et la vérité. Tandis que, sur la scène politique, les opinions s'opposent terme à terme, et que le vote les départage, sur la scène socratique, tous les interlocuteurs sont ensemble en quête d'une compétence. Laquelle ? Deux hypothèses sont envisagées : une connaissance de l'âme c'est l'option retenue dans l'Alcibiade ou bien une épreuve de la vie c'est le courage dont font preuve les interlocuteurs du Lachès. Or ce principe de l'épreuve ne cesse jamais, même face à la mort. Par là, Foucault achève de montrer que la mort de Socrate, « creuset de la rationalité occidentale » p. 113, marque le moment historique où la vérité se constitue moins comme un mode d'être ontologique de l'âme que dans une manière de vivre, dans la forme même que l'on donne à la vie. « La mort de Socrate fonde bien, [...] dans l'histoire occidentale, la philosophie comme une forme de véridiction [...] dont le courage doit s'exercer jusqu'à la mort, comme une épreuve d'âme qui ne peut pas avoir son lieu sur la tribune politique » p. 105.Et Foucault de conclure, pour lui-même : « L'art de l'existence et le discours vrai, la relation entre l'existence belle et la vraie vie, la vie dans la vérité, la vie pour la vérité, c'est un peu cela que je voulais essayer de ressaisir » p. 151.

1 Dernier cours récemment publié réf. ci-dessous. Tous les numéros de pages ici indiqués renvoient à cette édition.

2 Voir la chronologie p. 69.

À lire

Le Gouvernement de soi et des autres, t. 2 : Le Courage de la vérité. Cours au Collège de France 1983-1984 , Michel Foucault, éd. du Seuil, 2009, 352 p., 27 euros.

« Le Moyne noir en gris dedans Varennes ». Sotie nostradamique suivie d'un Divertissement sur les dernières paroles de Socrate, Georges Dumézil, éd. Gallimard, 1984 épuisé.