Les angoissants oracles de Lewis

Les angoissants oracles de Lewis

Extrait de la préface d'Impossible ici, récemment réédité : dans ce roman de 1935, Sinclair Lewis imaginait l'arrivée à la tête des États-Unis d'un populiste se muant vite en dictateur.

Lauréat du prix Pulitzer en 1926 - qu'il refuse -, Sinclair Lewis est le premier écrivain américain à se voir décerner le prix Nobel de littérature, le 5 novembre 1930. [...] Dans son discours, prononcé lors de la remise du prix, « La peur américaine de la littérature », Sinclair Lewis fustige cet idéal de vie vertueux de la « simplicité bucolique et puritaine de l'Oncle Sam » que son pays voudrait voir exalté par ses écrivains, et défend une littérature réaliste de veine satirique.

Après le « jeudi noir » du 24 octobre 1929, véritable traumatisme pour cette classe moyenne américaine dont il avait fait la cible de ses grands romans, Sinclair Lewis comprend qu'il ne peut poursuivre dans cette veine et doit s'aventurer sur un autre terrain. [...] À l'approche de l'échéance présidentielle de 1936, la possibilité qu'un candidat fasciste accède à la mandature suprême aux États-Unis est discutée. [...] Dans It Can't Happen Here [Impossible ici], le sénateur Berzelius « Buzz » Windrip, un politicien charismatique et avide de pouvoir, remporte l'élection présidentielle de 1936, sur la base d'un programme populiste promettant de restaurer la grandeur et la prospérité du pays et d'allouer un revenu annuel de 5 000 dollars à chaque citoyen. Lui-même aime à se décrire comme un champion des valeurs traditionnelles américaines, et, comme toujours, Windrip masque son fascisme sous les oripeaux historiques de la République. Pourtant, parmi les premières mesures qu'il prend en tant que président, figurent la suppression de l'influence du Congrès et la création d'une milice qui ne porte pas son nom. Les droits des femmes et des minorités sont rabotés. Les opposants sont jugés par des cours martiales. Bientôt apparaissent les premiers camps de concentration où tortures et exécutions arbitraires sont de mise. [...] Par sa bouche, Sinclair Lewis règle ses comptes avec le Ku Klux Klan, la prohibition, la mafia, les prédicateurs radicaux, le racisme, l'antisémitisme, le militarisme, les assassinats politiques, etc., qui gangrènent son pays et sont le terreau du populisme. Il professe aussi sa défiance à l'égard de toutes les tentatives de réforme collective, toujours absolutistes et dogmatiques [...]. Sinclair Lewis s'est stratégiquement gardé de proposer des remèdes spécifiques à une dictature fasciste potentielle, car il entendait alerter ses contemporains sur les périls qui les menaçaient. Or c'est précisément parce que les questions qu'il a soulevées autour de la liberté et de la justice sont pérennes que ce roman n'a rien perdu de son actualité. Les mêmes effets produisant les mêmes causes, la crise économique des subprimes a entraîné, dans nombre de pays occidentaux, une crispation identitaire aux risques totalitaires.

Aux États-Unis, la candidature de Donald Trump, qui a d'abord été prise sur le ton de la farce, constitue désormais une dérive alarmante. Les chroniqueurs américains ne s'y sont pas trompés, qui remettent au goût du jour le livre prophétique de Lewis et intitulent leurs tribunes : « It really can happen here », ou bien : « Is it happening here ? » Le caractère vulgaire du populisme de Trump leur évoque le manque de tact démagogique de Windrip : la « nature fruste » du peuple par opposition aux « bonnes manières » de l'élite. Certains points du programme du futur candidat républicain [désormais élu] semblent même avoir été directement puisés dans celui du sinistre personnage de Lewis - mais ce serait offenser Trump que de lui prêter des qualités ou une culture littéraires, lui qui aime à brandir comme un étendard son côté redneck. [...] Comme l'a dit Dorothy T hompson, au moment de la publication d'It Can't Happen Here : « Aucun peuple n'a jamais reconnu son dictateur à l'avance. Celui-ci ne se présente jamais à une élection sous la bannière de la dictature. Il se présente toujours comme l'instrument de la Volonté Nationale Constituée. »

Sinclair Lewis (1885-1951) situe souvent ses romans dans l'État imaginaire du Winnemac. Il met en scène des Américains de la classe moyenne, obsédés par les valeurs matérielles et peu à peu déculturés. Dès leur sortie, ses livres sont des classiques : Main Street (1920), Babbitt (1922), Arrowsmith (1925), Elmer Gantry (1927), Sam Dodsworth (1929).

IMPOSSIBLE ICI, Sinclair Lewis, traduit de l'anglais (États-Unis) par Raymond Queneau, éd. de La Différence, 378 p., 20 E.