Pour Prévert

Pour Prévert

Le poète, disparu il y a tout juste quarante ans, est encore souvent considéré avec condescendance. À l'opposé des « esprits chagrins », la romancière Agnès Desarthe, qui rencontra la littérature grâce à Prévert, le perçoit toujours comme l'un des rares auteurs à prendre l'enfance au sérieux.

Quand je pense à Jacques Prévert, je pense toujours à la femme qui me le fit connaître. C'était une remplaçante. En classe de sixième. J'avais 10 ans. Rebelle qui s'ignorait, j'étais un bizarre mélange d'enfant modèle et de voyoute. Je me tenais, bras bien croisés sur ma table (que l'on n'appelait déjà plus un pupitre, quel dommage), regard clair plongé dans celui du professeur, doigt levé haut dès qu'une question était posée pour y répondre avant tout le monde, mais je ne faisais jamais mes devoirs, trichais volontiers lors des interrogations écrites, mentais et volais aussi parfois.

La remplaçante ne ressemblait pas aux autres enseignants. Elle était jeune. Elle était belle. Elle avait de longs cheveux habilement décoiffés, les yeux maquillés et un large décolleté sur sa poitrine presque plate, un ravissement hippy. Je l'aimai d'abord parce qu'elle était belle. Je l'aimai ensuite parce qu'elle se conduisait avec nous d'une façon adéquate. Elle ne parlait pas comme les autres professeurs. Les adultes, d'une manière générale, me semblaient produire un effort démesuré pour s'abaisser jusqu'à notre niveau, comme si un énorme parapet nous séparait d'eux. Ils élevaient la voix, exagéraient leur articulation. Selon moi, ils manquaient de naturel et, je ne sais trop pourquoi, je considérais qu'il s'agissait d'un défaut impardonnable. La remplaçante n'était pas comme eux.

Portraits d'enfant falsifiés

À l'époque, malgré mes airs de première de la classe, ou plutôt sous ce masque que j'avais adopté afin de me protéger, j'avais déjà eu le temps de concevoir un dégoût intense pour les lectures que l'on nous proposait à l'école. Alphonse Daudet et son petit Chose, Marcel Pagnol et la gloire de son père. Les portraits d'enfant que j'y découvrais m'horrifiaient. Je les trouvais falsifiés. C'est un jugement qu'il me serait sans doute impossible de reproduire à présent. Je n'ai pas tenté l'expérience qui consisterait à replonger dans ces lectures débutantes à l'âge que j'ai aujourd'hui ; peut-être y prendrais-je plaisir. Ce fut le cas avec Balzac, haï à 15 ans, adulé à 30, ou Madame Bovary. Toujours est-il qu'à 10 ans je n'aimais pas lire. Et surtout je n'aimais pas la représentation qui était faite de l'enfant dans la littérature qu'on lui destinait. Je n'aurais pas utilisé le terme d'idéalisation car je ne le connaissais pas, mais je me souviens que c'était précisément cela qui me chiffonnait. Le parfum de la nostalgie m'écoeurait autant que celui de la naphtaline. J'étais d'une intransigeance terrible. J'aimais être enfant. J'aimais cela follement, mais je ne tolérais pas l'attendrissement rétrospectif des grandes personnes que je percevais comme une forme très subtile d'intrusion. Une effraction dans un monde qui ne leur appartenait plus et qu'ils tentaient de recoloniser par l'écriture. Je me demandais souvent quelle était la nature du mal qui les avait si violemment éloignés de ce qu'ils avaient été. Mes professeurs aussi me donnaient cette impression, celle d'avoir été éjectés de l'enfance comme d'un avion en feu. Leurs visages en restaient marqués sous forme de rides, mais surtout de crispations de la mâchoire, des sourcils, des épaules, des doigts. Leurs corps se contorsionnaient dans une douleur qu'ils ne semblaient pas percevoir mais qui sautait à mes yeux.

La remplaçante n'était pas comme eux. Elle avait conservé la grâce. Possédait un ton égal, une voix mesurée, des gestes amples et lents, sans affectation. Elle nous regardait comme nous nous regardions entre nous, avec curiosité et franchise. Elle nous conseilla d'acheter et de lire un recueil de poèmes intitulé Paroles, de Jacques Prévert. Je me méfiais moins des poèmes que des romans. Les rimes, les rythmes, l'artifice métrique m'apparaissaient comme une déviation sur la route du sens, une manière buissonnière de s'exprimer. Je pouvais lire des poèmes et les apprendre par coeur sans du tout essayer d'en élucider la signification. Je ne me rappelle pas précisément comment j'abordai le livre. J'imagine que la méthode que j'utilisais pour toutes mes lectures s'appliqua cette fois encore. Une méthode arithmétique consistant à évaluer le nombre de pages ou le nombre de mots. Un livre court était plus acceptable qu'un livre long, un poème d'une demi-page, infiniment préférable à celui qui en couvrait plusieurs. Je lus donc les poèmes les plus brefs. Jusqu'à l'âge de 20 ans, je n'avais jamais considéré que lire un livre à moitié n'était pas exactement comme l'avoir lu jusqu'au bout. Je pratiquais la synecdoque. Vingt poèmes sur quatre-vingt-dix (les nombres ne sont pas les bons, mais la proportion est juste), c'était l'oeuvre complète. Je suppose que je parcourus en quelques semaines une quinzaine de poèmes. Que me montrèrent-ils ?

J'y vis des enfants. Des enfants qui ne sentaient pas l'antimite. Des cancres, des idéalistes, des révoltés, des grandes gueules, des martyrs, des laissés-pour-compte, des héros. Ils avaient les ongles sales et de la morve au nez, mais ne manquaient jamais d'élégance ni de grandeur. Le poète lui-même semblait être l'un d'eux. Et l'amour dont il parlait, l'amour qui m'intéressait énormément, ne ressemblait pas à l'immonde amour des grandes personnes que l'on appelait mariage et qui se manifestait le plus souvent par des disputes tonitruantes. L'amour dont parlait Prévert, cet amour « beau comme le jour et mauvais comme le temps quand le temps est mauvais » et auquel le poète s'adressait en disant : « Ne nous laisse pas devenir froids/Beaucoup plus loin toujours/Et n'importe où/Donne-nous signe de vie/Beaucoup plus tard au coin d'un bois/Dans la forêt de la mémoire/Surgis soudain/Tends-nous la main/Et sauve-nous », cet amour ressemblait à celui que je voulais vivre et qui échapperait à la corruption.

Comme beaucoup d'enfants, je souffrais de ne pas être prise au sérieux et je rencontrais chez ce poète un allié. Contrairement aux autres, aux auteurs que l'on me faisait lire d'habitude, aux prescripteurs qui nous conseillaient ces lectures, Prévert semblait n'avoir subi aucune distorsion. Ce n'était pas un exilé de l'enfance, un accidenté de la route qui mène à l'âge adulte. Il manifestait la possibilité d'une continuation, d'une ligne ininterrompue, d'une poursuite constante et inaltérée de l'idéal sans avoir jamais recours à la glorification, à l'embellissement créé par le flou de souvenirs observés de trop loin, depuis une rive séparée de l'autre, sans espoir de pont.

Je connus bientôt par coeur ses vers, que je me récitais à moi-même comme des slogans vivifiants. C'était une chanson intérieure, précieuse comme l'hymne d'une patrie secrète et soumise à mille périls. Une chanson permanente qui me rappelle l'attachement que j'ai toujours eu pour ce genre considéré comme mineur. La chanson. Les poèmes de Jacques Prévert ont en commun avec cet art populaire une simplicité qui les défend de l'oubli mais leur interdit aussi l'accès à certaines sphères. C'est si facile à mépriser, à railler. Le champ de bataille rêvé pour les cyniques, la cible parfaite pour un jeu de massacre auquel se livrent volontiers les esprits critiques, les esprits chagrins, l'esprit de sérieux qui n'a rien à voir, malgré le sème commun, avec le sérieux que je citais plus tôt et que réclament les enfants.

Narration consolatrice

Relisant ces jours-ci les recueils présents dans ma bibliothèque, je suis frappée par deux aspects nouveaux qui m'échappèrent lors de ma première rencontre organisée par la remplaçante. Chaque poème est un récit, une histoire, une scène. Le pouvoir hypnotique et consolant de la narration nous a été confisqué voilà quelques années par je ne sais qui. Des gens de goût, des gens de meilleur goût que moi sans doute. Je le retrouve parfois, ce plaisir interdit, dans la poésie anglo-saxonne, qui n'a pas jugé bon d'effectuer la même mue. Ne rien raconter est moderne. La fin de l'Histoire devrait s'accompagner d'une fin des histoires. À quoi bon nous punir ainsi ?

Je pense aussi au peuple, tel qu'il existe chez Prévert, aussi bien dans ses écrits que dans les films auxquels il a participé. Un peuple pas encore récupéré par les populistes. Un peuple de marins, d'ouvriers, de gens tout simples que je croisais rue Gustave-Mesureur dans le 13e arrondissement de Paris. C'était derrière chez moi, une chaussée pavée, gris sombre, longée de maisons basses et de traviole qu'on aurait dit dessinées par Alexandre Trauner, une rue rasée comme Brest, le Brest de Barbara, mais par des bulldozers plutôt que par une bombe. Au même endroit, aujourd'hui, des immeubles édifiés dans les années 1970, des habitats affreux, hurlant une modernité ratée. Cette obsession du neuf, d'où nous vient-elle ? Je suis pour l'abstraction, je suis pour la nouveauté, mais sans rupture, car l'illusion du progrès, du temps vécu comme une flèche alors qu'il n'est que circularité nous entraîne vers l'erreur et le dédain. Vers l'horreur et le déclin. De là où nous venons, nous retournons, inexorablement ; c'est cela que nous rappelle la chanson avec son alternance de couplet et de refrain.

Les enfants, si proches du néant car ils viennent d'en sortir, ne sont pas dupes. Ils se méfient du changement et adorent les surprises. Ce paradoxe en dit long sur la souplesse de leur esprit. Vouloir grandir, vouloir changer, vouloir évoluer. À quoi bon le vouloir puisque cela arrive quoi que l'on fasse.

Je relis La Pêche à la baleine, et je ne sais si c'est pour enfant, pour adulte, novateur ou rétrograde, ringard ou sophistiqué. Quand j'atteins « Il jette l'animal sur la table, une belle baleine aux yeux bleus/une bête comme on en voit peu », c'est un étonnement chaque fois renouvelé. Je la vois. Je vois cette baleine inventée il y a quatre-vingts ans. Elle est là, sur la table, sur ma table, aussi réelle que la cruche, aussi incontestable que le morceau de pain, aussi fraîche et tragique que le jour de sa création.

Romancière, traductrice,auteur jeunesse, Agnès Desarthe a récemment publié le roman Ce coeur changeant , ainsi que l'essai Comment j'ai appris à lire (Points), où elle évoquait déjà Prévert.

Du côté des allergiques
« Jacques Prévert est un con »

Tel était, en 1992, le titre d'un article de Michel Houellebecq sur le poète. Extraits.

Jacques Prévert est quelqu'un dont on apprend des poèmes à l'école. Il en ressort qu'il aimait les fleurs, les oiseaux, les quartiers du vieux Paris, etc. [...] Il portait une casquette et fumait des Gauloises ; on le confond parfois avec Jean Gabin ; d'ailleurs c'est lui qui a écrit le scénario de Quai des brumes, des Portes de la nuit, etc. Il a aussi écrit le scénario des Enfants du paradis, considéré comme son chef-d'oeuvre. Tout cela fait beaucoup de bonnes raisons pour détester Jacques Prévert ; surtout si on lit les scénarios jamais tournés qu'Antonin Artaud écrivait à la même époque. Il est affligeant de constater que ce répugnant réalisme poétique, dont Prévert fut l'artisan principal, continue à faire des ravages. [...] Le « travail du texte », chez Prévert, reste embryonnaire : il écrit avec limpidité et un vrai naturel, parfois même avec émotion ; il ne s'intéresse ni à l'écriture ni à l'impossibilité d'écrire ; sa grande source d'inspiration, ce serait plutôt la vie. [...] Aujourd'hui cependant [1992] il rentre à La Pléiade, ce qui constitue une seconde mort. Son oeuvre est là, complète et figée. C'est une excellente occasion de s'interroger : pourquoi la poésie de Jacques Prévert est-elle si médiocre, à tel point qu'on éprouve parfois une sorte de honte à la lire ? L'explication classique (parce que son écriture « manque de rigueur ») est tout à fait fausse ; à travers ses jeux de mots, son rythme léger et limpide, Prévert exprime en réalité parfaitement sa conception du monde. La forme est cohérente avec le fond, ce qui est bien le maximum qu'on puisse exiger d'une forme. D'ailleurs quand un poète s'immerge à ce point dans la vie, dans la vie réelle de son époque, ce serait lui faire injure que de le juger suivant des critères purement stylistiques. Si Prévert écrit, c'est qu'il a quelque chose à dire ; c'est tout à son honneur. Malheureusement, ce qu'il a à dire est d'une stupidité sans bornes ; on en a parfois la nausée. Il y a de jolies filles nues, des bourgeois qui saignent comme des cochons quand on les égorge. Les enfants sont d'une immoralité sympathique, les voyous sont séduisants et virils, les jolies filles nues donnent leur corps aux voyous ; les bourgeois sont vieux, obèses, impuissants, décorés de la Légion d'honneur, et leurs femmes sont frigides ; les curés sont de répugnantes vieilles chenilles qui ont inventé le péché pour nous empêcher de vivre. [...] Si Jacques Prévert est un mauvais poète, c'est avant tout parce que sa vision du monde est plate, superficielle et fausse. Elle était déjà fausse de son temps ; aujourd'hui sa nullité apparaît avec éclat, à tel point que l'oeuvre entière semble le développement d'un gigantesque cliché. Sur le plan philosophique et politique, Jacques Prévert est avant tout un libertaire ; c'est-à-dire, fondamentalement, un imbécile. [...]

Cet article de Michel Houellebecq, repris dans son recueil Interventions 2 (Flammarion), est paru dans le n° 22 des Lettres françaises (juillet 1992).

À LIRE

ÉDITER PRÉVERT, René Bertelé, Jacques Prévert, éd. Gallimard, « Les Cahiers de La NRF », 260 p. 25 E.

PARIS PRÉVERT, Danièle Gasiglia-Laster, éd. Gallimard, 288 p., 39 E.

PRÉVERT ET PARIS. PROMENADES BUISSONNIÈRES, Carole Aurouet, éd. Parigramme, 128 p., 14,90 E.

PRÉVERT ET LE CINÉMA, Carole Aurouet, éd. Jean-Michel Place, 128 p, 10 E.