Quand la valeur culture passe à droite

Quand la valeur culture passe à droite

La gauche, associée au multiculturalisme, est démunie face aux discours défendant « la » culture française.

À quelques mois de l'élection présidentielle, nous assistons à un étrange retournement en matière culturelle. C'est la droite et l'extrême droite - et non la gauche - qui font aujourd'hui de la culture un cheval de bataille. François Fillon la présente comme « le socle de notre identité, de notre mode de vie, de notre histoire », et l'a instituée en pierre angulaire du fameux récit national que le nouveau candidat des Républicains souhaite remettre au goût du jour. Quelques semaines auparavant, un cadre du FN défendait l'idée que « l'exception culturelle, c'est la première marque de la préférence nationale », un point de vue que n'aurait pas désavoué Patrick Buisson, le très droitier ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, thuriféraire autoproclamé de la culture française dans son ouvrage La Cause du peuple.

Il n'en a pourtant pas toujours été ainsi. C'est le Parti socialiste, on le sait, qui, en d'autres temps, mit la culture et les artistes sur le devant de la scène. Ce que l'on sait moins, c'est que le soutien aux créateurs et l'extension du domaine d'intervention de l'État dans la politique culturelle s'accompagnent en 1981 d'un discours très structuré de la gauche sur le rôle de la culture dans la définition de l'identité française. Dans les années 1980, les socialistes au pouvoir élaborent une politique culturelle qui est une politique de l'identité qui ne dit pas son nom. Elle prend la forme d'une promotion de la culture nationale sous tous ses aspects et d'une reconnaissance des différences culturelles à travers l'ouverture aux influences étrangères, l'éloge du métissage, et les politiques du « droit à la différence ». L'objectif est de mettre en exergue la diversité culturelle française et de présenter la nation comme une mosaïque d'identités culturelles singulières qui, ensemble, forment l'identité nationale. La légitimation des identités minoritaires devient dès lors prioritaire - celles des cultures régionales comme celles des immigrés. Valoriser le pluralisme culturel est alors pensé comme la condition sine qua non pour construire une nation à l'identité plus affirmée parce que plus diverse, plus confiante, plus harmonieuse. Cette volonté de reconnaître le pluriculturalisme en France ne propose rien de moins qu'une ébauche de « multiculturalisme à la française ».

Conquête idéologique

Que s'est-il passé depuis ? À l'échelle internationale, l'exception culturelle, défendue en 1993 au GATT (en français : Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), a constitué le point d'orgue d'un modèle garantissant un statut à part aux biens culturels, préservés du marché au nom du « droit de chaque peuple à sa propre culture », selon les termes de François Mitterrand, alors unanimement plébiscités. Mais le remplacement de la rhétorique de l'exception par un éloge désincarné de la diversité culturelle, pour éviter l'accusation de gallocentrisme, a dilué l'enjeu strictement national de cette politique et consacré le délitement des liens entre politique culturelle et politiques de l'identité. Vidé de sa cohérence politique, le récit culturel a pris une dimension incantatoire, dont les récentes postures lors des négociations du Tafta ont encore fourni une décevante illustration. Dans le débat politique français, la querelle de l'identité nationale entamée en 2007 s'est paradoxalement accompagnée d'un désintérêt pour la politique culturelle. Un nouveau discours sur la culture a émergé grâce à une transformation de ses significations et à sa perception quasi exclusive sous son acception anthropologique d'un ensemble de modes de vie. Pour certains, à droite de l'échiquier politique, la culture est devenue une arme idéologique qui vise à délimiter des frontières identitaires face aux populations d'origine immigrée. Le rêve d'une politique culturelle créatrice de lien entre les citoyens et qui encourage la diversité a fait long feu. À la promotion des cultures s'est substituée une apologie de la culture nationale, présentée comme mise en danger par les cultures minoritaires, accusées de mettre en cause l'unité du pays.

Deux France se font aujourd'hui face : celle qui croit que la défense de la culture française doit faire la part belle aux identités multiples qui composent notre identité commune ; et celle qui s'arcboute sur la culture majoritaire au nom d'un héritage historique et des valeurs « traditionnelles » de la France. La droite a choisi son camp : celui d'un récit unitaire, défensif, parfois cocardier. La gauche, pour sa part, ne s'intéresse plus à la culture, trop longtemps sûre - à tort - de sa domination dans ce domaine. Elle semble avoir perdu la mémoire de ses anciens combats, tétanisée par la thématique de l'identité nationale et incapable d'un discours politique et culturel qui fasse une place au pluralisme. Elle a laissé ses adversaires s'emparer de la pensée de Gramsci, pour qui il n'y a pas de victoire politique sans conquête idéologique et culturelle préalable, un slogan que François Fillon répète à l'envi. Elle en oublie que la défense d'une politique culturelle forte est la meilleure réponse aux identitaires qui lui font si peur et à tous ceux qui menacent la part la plus singulière de l'identité française : une capacité à être ouvert à l'altérité et à la différence, à enjamber les frontières pour parler au monde entier « le langage qu'il a appris à aimer d'elle ». Ce que, dans des temps pas si lointains, on a pu nommer une pensée de l'universel.

Photo: Ici, la Nuit blanche, à Paris, en 2011 ©MARTIN ARGYROGLO/DIVERGENCE

Vincent Martigny est maître de conférences à l'École polytechnique. Il coordonne le groupe de recherche Nations, nationalismes, identités nationales de Sciences po/CERI. Il vient de publier Dire la France. Culture(s) et identités nationales (1981-1995), aux Presses de SciencesPo.