Autour de la phénoménologie

Autour de la phénoménologie

Il est impossible d'enfermer Paul Ricoeur dans un courant ou une tradition philosophiques, aussi importants fussent-ils. Paul Ricoeur construit toujours sa réflexion successivement et à la fois au travers de la phénoménologie, l'herméneutique, l'ontologie, l'éthique, la philosophie politique, l'analyse épistémologique... Sans retracer ce qui ne pourrait être qu'une biographie intellectuelle, il semble néanmoins possible de saisir l'importance de la phénoménologie au fil de la réflexion et du travail du philosophe. Par Emmanuel Macron

La phénoménologie n'est pas un moment de la pensée de Paul Ricoeur : elle en est l'une des voies structurantes dont la présence est constante. Autour d'elle se nouent les autres facettes du prisme de son oeuvre. Il écrivait ainsi lui-même : «J'aimerais caractériser la tradition philosophique dont je me réclame par trois traits : elle est dans la ligne d'une philosophie réflexive ; elle demeure dans la mouvance de la phénoménologie husserlienne ; elle veut être une variante herméneutique de cette phénoménologie.»

La phénoménologie est ainsi l'élément essentiel de la philosophie de Paul Ricoeur. Elle poursuit la philosophie réflexive du « je pense », la réalise et la transforme dans le « je pense quelque chose ». En effet, la phénoménologie, pour la définir sommairement, consacre le « primat de la conscience de quelque chose sur la conscience de soi ». La découverte fondamentale de la phénoménologie est sans doute l'intentionnalité, qui « signifie que l' acte de viser quelque chose ne s'atteint lui-même qu'à travers l'unité identifiable et ré-identifiable du sens visé ». Par ce travail concret se constitue la « chose ». La phénoménologie permet alors d'appréhender le sujet, l'objet et l'opération intellectuelle, psychique, sensible... dans un même mouvement.

Sur cette phénoménologie se greffe l'analyse herméneutique dans le travail de Paul Ricoeur. Si l'une et l'autre sont étrangères par leur origine et dans leur démarche première, la réflexion du philosophe les réconcilie par un subtil mouvement. L'herméneutique se structure en effet autour de la question « qu'est-ce que comprendre ? ». Celle-ci est marquée avant tout par une attention au texte qui traverse à la fois l'oeuvre d'exégèse biblique de Paul Ricoeur et son travail de philosophe attaché à réfléchir à la présence du sens dans l'écriture et à la place de la narrativité - philosophie et réflexion biblique étant toujours soi gneusement dissociées, tant et si bien qu'il faudrait n'avoir jamais lu Paul Ricoeur pour n'en faire qu'un « philosophe chrétien ». Un lien organique se tisse entre herméneutique et phénoménologie, que Paul Ricoeur exprime en ces termes : « d'un côté et de l'autre, la même question fondamentale du rapport entre le sens et le soi, entre l' intelligibilité du premier et la réflexivité du second ». L'une et l'autre se rejoignent par la proximité entre la compréhension du texte qui anime l'herméneutique et le rapport intentionnel sujet-objet de la conscience au sens qu'elle rencontre dans le monde.

La phénoménologie entretient également un lien intime avec l'ontologie, par le truchement de cette herméneutique. Car la présupposition à la phénoménologie et à l'herméneutique est notre présence au monde : c'est parce que nous sommes dans le monde-de-la-vie la Lebenswelt qui resta le « paradis perdu » de la phénoménologie husserlienne que nous pouvons nous opposer des objets, nous confronter à des textes dont nous cherchons le sens. Avant même toute relation de connaissance au monde, existe « l'attestation d'un lien ontologique plus primitif ». L'attestation est bien le terme essentiel de cette présence au monde et à l'autre dans le monde, le point nodal de l'ontologie de Paul Ricoeur en tant qu'elle fonde toute entreprise de connaissance.

La phénoménologie traverse la pensée de Paul Ricoeur en lui donnant un cadre, un mouvement dans lequel prend sens sa réflexion. A côté de la « première philosophie » de Paul Ricoeur née au contact de Gabriel Marcel et dont l'une des réalisations marquantes est l'ouvrage écrit avec Mikel Dufrenne, Karl Jaspers et la philosophie de l'existence, à côté de cette philosophie de l'existence et des « situations-limites » la mort, la solitude..., émerge ce nouveau versant, essentiel, de la pensée de Paul Ricoeur, à partir de sa traduction des Idées directrices pour une phénoménologie de Husserl, en passant par l'Ecole de la phénoménologie. La phénoménologie et l'herméneutique scandent ainsi son oeuvre en déployant leur complexité.

Le dernier ouvrage de Paul Ricoeur La Mémoire, l'histoire, l'oubli se construit également autour de la phénoménologie : la réflexion épistémologique sur l'histoire puis l'herméneutique ontologique de la condition historique se mettent en place à partir d'une « petite phénoménologie de la mémoire » : de quoi se souvient-on ? comment se souvient-on ? qui se souvient ? A travers ce parcours sont croisés et relus Platon, Aristote, Augustin, Bergson...

La phénoménologie accompagne ainsi presque constamment la réflexion de Paul Ricoeur. Rejoignant herméneutique et ontologie, elle traduit la présence au monde d'une pensée attentive aux manifestations et aux traces de la vie : la volonté, le mal, le texte, le temps, les hommes présents ou disparus, les autres, les proches...

Photo : Paul Ricœur ©Editions Montparnasse

Article paru dans notre numéro 390 en septembre 2000 à l'occasion d'un dossier consacré à Paul Ricœur

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