Conversations imaginaires

Conversations imaginaires

Paul Ricoeur est avant tout un lecteur des autres. Il converse librement avec les philosophes, d'Aristote à Heidegger, mais aussi avec les chercheurs en neurosciences, les sociologues et les historiens.

Lire Paul Ricoeur est un travail singulier, un exercice insolite. Car ses livres et chacun de ses écrits sont peuplés par d'autres présences, d'autres pensées. Aristote, Platon, Augustin, Levinas, Hegel, Heidegger, Husserl, Nabert, Bergson... une myriade de « proches » sont convoqués ; leurs réflexions sont minutieusement rappelées, poursuivies, continuées, ou critiquées. Paul Ricoeur converse ainsi librement avec les philosophes grecs, allemands, anglo-saxons ou français ; il n'y a plus de frontières ni d'époques. Certains ont toujours été là, d'autres sont retrouvés, croisés par hasard. Chacun y a sa place car jamais sa philosophie ne s'enferme dans une contrée, un espace clos.

Paul Ricoeur est avant tout un lecteur des autres. L'attention à la réflexion, aux mots des autres nourrit sa pensée. Paroles des autres, et des autres de la philosophie.

Car viennent s'ajouter à ces lectures celle des chercheurs en neurosciences quand la réflexion sur la mémoire et l'oubli l'impose Berthoz, Buser, Changeux..., celle des sociologues Elias, Halbwachs, Mauss..., et surtout celle des historiens Braudel, Certeau, Chartier, Friedlander, Ginzburg, Le Goff, Momigliano.... Se noue avec les autres sciences humaines un dialogue constant, attentif, privilégié.

Les pensées de chacun sont épousées, suivies et pénétrées avec patience et subtilité. Ainsi Paul Ricoeur lit-il Nolte pour pouvoir, au coeur du propos de celui-ci, le contredire et en cerner les limites. Il écoute Bergson, redécouvre avec émerveillement Matière et Mémoire pour en continuer le travail.

Toutes ces voix habitent les livres de Paul Ricoeur car il pense dans plusieurs langages. Mais en convoquant ces auteurs, ces pensées, il parle avec eux ; et avec ces voix s'exprime la sienne. Dans cette polyphonie intime et subtile le même souffle renaît, le même ton se fait entendre : sa pensée, originale, se formule et s'inscrit.

Conversations interminables avec tous ces livres ouverts devant lui, ces vivants connus ou jamais croisés, ces présences disparues longtemps amies : celui qui écrit sous nos yeux offre leurs mots dans sa voix et fait ainsi entendre sa philosophie.

Car l'écriture de Paul Ricoeur exprime un travail qui s'installe dans le temps. Le sens se construit, la réflexion se noue avec cette générosité qui ouvre à la parole des autres pensées. Paroles vives, dans ses mots. Dette reconnue du passé, de leurs paroles. Paroles en vie. En-vie incessante de leur parler et de les entendre. La philosophie, prise dans ces échos, est alors toujours en même temps réfléchie et éprouvée, toujours en attente de l'autre, attentive à l'autre.

Ouverture à la parole vive, et en dernier recours à celle du lecteur. En lisant Paul Ricoeur, des paysages se dessinent, devant nous et pour nous. A nous d'y vivre et d'y penser ensemble.

Sa philosophie ne peut pas s'arrêter : ces conversations sont interminables. Et en ces voix perce la sienne, généreuse, humble, claire, irremplaçable.