Odes à Gwendolyn Brooks

Odes à Gwendolyn Brooks

Il y a tout juste cent ans, le 7 juin 1917, naissait Gwendolyn Brooks, la plus mythique des poétesses noires américaines. À l’occasion du centenaire de sa naissance, deux anthologies, Revise the Psalm et The Golden Shovel Anthology, ont paru aux États-Unis pour poétiser sa mémoire et son œuvre.

« La poésie est la vie distillée » (« Poetry is life distilled »), écrivait celle qui avait mis la poésie au cœur de sa vie et de ses combats. Convaincue de l’équation selon laquelle « poésie égale insurrection », elle consacra sa vie à aiguiser ses vers pour servir les causes qu’elle défendait.

Née au lendemain de la Première Guerre mondiale dans une Amérique déchirée par la ségrégation raciale, Gwendolyn Elizabeth Brooks avait fait de la lutte pour les droits civiques des Noirs américains – terme qu’elle préférait à celui d’« afro-américains » –, la cause de sa vie.

Très tôt, elle s’était engagée pour pulvériser la « ligne de couleur » (« the color line » – pour reprendre l’un des titres du leader noir et ancien esclave américain Frederick Douglass. Professeure reconnue, avant de devenir une célèbre écrivaine, elle commença par diriger des ateliers d’écriture dans les universités afin de faire découvrir la littérature aux quelques étudiants noirs perdus dans cette élite blanche.

Dans les années 1950 et 1960, au premier plan du militantisme noir, son activisme politique la révèle au grand public. En 1967, à l’époque où l’on commence à évoquer une possible « esthétique noire », elle rejoint le mouvement des « Arts noirs de Chicago » et décide même de quitter son éditeur, le célèbre Harper and Row, pour de petites maisons africaines-américaines indépendantes. Rapidement, elle s’impose, selon les mots de son éternel acolyte, le romancier Richard Wright, comme « la voix dont l’Amérique a besoin ».

Mais c’est dans la littérature, la poésie surtout, qu’elle dépeint le mieux la souffrance des Noirs américains et les inégalités dont ils sont victimes dans un pays où sévissent encore, dans certains états, les lois Jim Crow. Dans ses recueils de poèmes, We Real Cool (1966) et In the Mecca (1968) – pour ne citer que les plus célèbres – et son roman, Maud Martha, elle aborde, avec force et beauté, le quotidien difficile des Noirs de Chicago, écrasés par les dynamiques raciales qui régissent le quotidien de la ville.

Chicago – qu’elle ne quittera jamais depuis que ses parents s’y installèrent, lorsqu’elle avait quatre ans, durant la Grande migration afro-américaine de l’Après-guerre – est la grande source dans laquelle elle puise son inspiration. Dans une interview donnée en 1994, elle affirme : « Vivre ici affecte mon écriture. J’écrirais différemment si j’avais grandi à Topeka, au Kansas. Je suis naturellement Chicagolaise. Vivre ici m’a donnée un cercle de références qui sont mon inspiration. J’espère y vivre le reste de ma vie, c’est ma maison. »

La plupart de ses personnages sont d’ailleurs extraits de la vie urbaine de Chicago où les Noirs stationnent plus qu’ils ne circulent : « Je vivais dans un petit appartement au second étage d’un immeuble situé au croisement de deux rues. Je pouvais regarder d’un côté puis de l’autre. Voilà ce qu’était le matériel de base de mon travail. », confiait-elle, tel un mirador infatigable de Windy City.

Pour rendre hommage à la première femme noire lauréate du prix Pulitzer – en 1950 pour Annie Allen, un recueil consacré à la condition de la femme Noire américaine – des poètes ont rassemblé leurs voix dans deux anthologies consacrées à l’ensemble de l’œuvre de Gwendolyn Brooks, qui compte une vingtaine de recueils.

The Golden Shovel Anthology est structurée autour de la forme du « Golden Shovel » inventé par le poète Terrance Hayes. C’est-à-dire, un poème qui, intertextualité oblige, reprend des extraits de poèmes déjà existants à la fin de chaque vers, de sorte qu’ils forment une immense conversation poétique. Quant à Revise the Psalm, il s’agit d’une anthologie plus large qui rassemble poèmes, photographies et peintures en lien avec l’œuvre de Gwendolyn Brooks.

Pour que ces odes à Gwendolyn Brooks soient complètes, la Poetry Foundation de Chigaco organise un projet qui vise à recueillir les enregistrements d’internautes déclamant les sublimes vers du poème « We Real Cool ». Vous avez jusqu’au 13 septembre pour envoyer vos lectures !

Ruben Levy

 

Revise the Psalm, Work Celebrating the Writing of Gwendolyn Brooks, éd. Quraysh Ali Lansana et Sandra Jackson-Opoku, Curbside Splendor Publishing, 200 p., 17 $.

The Golden Shovel Anthology: New Poems Honoring Gwendolyn Brooks, Peter Kahn, Ravi Shankar et Patricia Smith, University of Arkansas Press, 400 p., 25 $.