À Los Angeles, à Versailles et en Islande, trois écoles du crime

À Los Angeles, à Versailles et en Islande, trois écoles du crime

Michael Connelly, Olivier Barde-Cabuçon et Ragnar Jónasson publient des récits rondement menés, emblématiques des trois champs dominant le roman noir contemporain : le savoir-faire américain, le polar historique et l'inépuisable creuset nordique.

Le polar est l'un des rares espaces littéraires où le talent romanesque rencontre parfois le très grand public. En témoignent l'Américain Michael Connelly (60 millions de romans vendus), spécialiste du polar judiciaire et procédural, le Français Olivier Barde-Cabuçon (qui en est au sixième épisode de sa série policière versaillaise), ou l'Islandais Ragnar Jónasson (sorte d'Agatha Christie on ice et coqueluche du lectorat britannique). Si tous trois partagent les qualités minimales pour donner dans le genre (sens du récit, du suspense, des personnages), ils ont chacun leurs talents spécifiques, propres à s'attirer la fidélité amoureuse de leurs lecteurs. Précision, connaissance de la machine judiciaire et policière américaine pour le premier. Capacité à infuser la documentation pour renouer avec l'esprit d'une époque - jusque dans les dialogues - et augmenter l'histoire de ses inventions sans trop lui infliger d'outrages pour le deuxième. Alliance d'une écriture sobre et d'une intrigue tortueuse et néanmoins réaliste, si typique des auteurs de polars nordiques, pour le troisième. Au fond, ce sont trois courants du polar - polar américain, historique, nordique - qu'illustrent ces romanciers à travers leurs dernières productions.

Jusqu'à l'impensable n'usurpe pas son titre hyperbolique. Le retraité Harry Bosch, ex-figure des commissariats de Los Angeles et héros récurrent de Michael Connelly, commet en effet une transgression policière majeure : travailler pour l'avocat de la défense (et pour l'autre figure récurrente du romancier, Mickey Haller). Au LAPD (Los Angeles Police Department), on appelle ça une « Jane Fonda » (en souvenir de l'actrice engagée qui posa, radieuse, parmi les soldats vietminh). Bosch, pris dans ses contorsions morales, tâche d'y voir la poursuite de sa quête de vérité par d'autres moyens. L'enquête justifiera ou invalidera cette position. Elle concerne un ancien membre de gang accusé d'avoir massacré, puis violé, l'épouse d'un policier. Des traces d'ADN ont été trouvées. Mais le suspect a un alibi. Et Bosch bénéficie d'une perspicacité qui lui permet de voir au-delà des preuves scientifiques. Et ce sont ces déductions, à la fois logiques et informées, qui rendent le polar crédible. Quand l'enquêteur s'intéresse à une montre de collection de la victime, absente de son écrin et suit sa piste jusqu'à Las Vegas. Quand il explique qu'aux tests d'ADN peuvent s'en ajouter d'autres pour détecter les traces de préservatifs. Quand il détaille les particularités des nombreux flag lots (terrains organisés en forme de drapeau) et pourquoi ils sont si propices aux crimes. Michael Connelly est aussi doué pour décrire les manoeuvres de son enquêteur que celles de ses délinquants - deux policiers corrompus qui multiplient les martingales rentables. Si le roman fonctionne si bien, c'est que tout y concerne l'enquête. Pas d'envolée superflue ni d'effet de style : même quand il interroge ses propres errements, Bosch reste un garçon concret, dont la pensée factuelle se confond avec les dossiers criminels qu'il a manipulés toute sa vie. Cela n'empêche pas le roman de livrer de jolis aperçus du LA contemporain, certains attendus (la clinique de chirurgie esthétique), d'autres plus surprenants (comme l'apparition des Uber, révolutionnaire dans cette ville dédiée à la voiture privée).

Moine à l'insolence voltairienne

Olivier Barde-Cabuçon bénéficie d'un talent bien différent. Sans comparer son succès avec celui de Michael Connelly, les 100 000 exemplaires vendus de son « Commissaire aux morts étranges » prouvent qu'il a su s'élever au-dessus du marigot très fréquenté du polar historique. Nouveau tome de la série, Le Moine et le Singe-roi s'appuie sur une scène initiale tapageuse fondée sur un motif criminel rebattu : celui de l'éventreur de jeunes filles, ici transposé à la cour de Louis XV, le « singe-roi ». L'intrigue se révélera cependant plus fine, en jouant sur la mémoire de Jack l'Éventreur et les hypothèses formulées sur son identité (un peintre et un chirurgien sont suspectés). Mais le roman vaut surtout pour son panorama de la cour versaillaise : hors la Pompadour, peu de ces figures poudrées échappent à l'acidité républicaine de l'auteur. Celle-ci éclate dans une jolie trouvaille : un bordel élégant où l'on pratique le renversement de l'ordre social à travers le sadomasochisme. Dommage que le roman explique un peu trop didactiquement cet enjeu et exploite un peu trop certains effets : deux références à la fameuse citation de Chateaubriand sur le mépris (dont il faut être économe ; il y a tant de nécessiteux). Mais Olivier Barde-Cabuçon dispose d'une botte secrète : le moine. Sous ce nom et cette bure se cache le père de l'enquêteur. Animé d'une insolence voltairienne, d'un goût pour la provocation consommé, d'un vif courage, ce personnage est le vrai moteur du roman. C'est pour lui, pour ses répliques bien troussées dans le style de l'époque et pour ses saillies pré-républicaines sur la noblesse, que l'on finit par se passionner pour le roman.

À mille lieux de ces facéties spirituelles et poudrées, Mörk, de Ragnar Jónasson présente le visage livide et nu des sobres polars nordiques. Un pays - l'Islande - où le crime est une rareté ; une ville septentrionale - Siglufjördur - où il ne se passe jamais rien. Et pourtant un policier y reçoit un coup de fusil alors qu'il s'approche d'une maison abandonnée. Son collègue Ari Thór mène l'enquête. Et découvre, sous le calme pesant des lieux, mille cloportes métaphoriques. Violence conjugale. Trafic de drogue. Adultère. Viols. Petits arrangements entre le crime et la loi. Surprise ! Les Islandais sont des gens comme les autres. Et le délinquant du lieu - Addi, un sexagénaire ricanant - n'est pas le pire, loin s'en faut. Or il n'est pas si facile d'écrire comment le crime survient parmi des personnages platement ordinaires. Et de donner à ceux-ci une face noire, justifiée par leur histoire, qui ne les rend pas plus grandioses mais simplement plus humains. Le lecteur sent venir le coup - l'intrigue, contemporaine, racontée sobrement, est entrecoupée du journal, plus ancien et débridé, d'un jeune homme enfermé en hôpital psychiatrique, qui doit bien avoir un rapport. Mais impossible de deviner la fin. Les auteurs de polars nordiques - souvenez-vous de Henning Mankell - ont souvent ce talent pour sortir de leurs intrigues complexes par des explications simples et crédibles. Pas de magnat du crime, de génie du mal ou de plan à tiroirs : juste de pauvres types qui se débattent avec leur passion, leur héritage, leurs traumas. Et quand ils parviennent, parfois, à fendre la mer gelée en eux, ce n'est pas de l'inspiration qu'ils découvrent mais des pulsions de mort.»

ILLUSTRATION : THIERRY ALBA POUR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE

JUSQU'À L'IMPENSABLE, Michael Connelly, traduit de l'anglais (États-Unis) par Robert Pépin, éd. Calmann-Lévy, 388 p., 21,90 E.

LE MOINE ET LE SINGE-ROI, Olivier Barde-Cabuçon, éd. Acte Sud, 330 p., 22,50 E.

MÖRK, Ragnar Jónasson, traduit de la version anglaise d'après l'islandais par Philippe Reilly, éd. La Martinière, 326 p., 21 E.