Passeur de vérités incommunicables

Passeur de vérités incommunicables

De sa Sibérie natale, il a ramené des confidences et de « petites » histoires qu'il distille dans ses romans, tels les samizdats lus et partagés clandestinement. Après avoir passé presque la moitié de sa vie en France, cet écrivain russe francophone et français d'origine russe continue de brouiller les frontières.

La scène se passe dans La Fille d'un héros de l'Union soviétique, un de ses romans d'avant la gloire et le prix Goncourt. Ledit héros, Ivan, combat près de Stalingrad. Un bombardement anéantit sa formation. Ivan pénètre sous les arbres et connaît devant « un petit bassin d'eau vive, dans le bois renaissant à tous les bruits de l'été », un bref instant hors du temps et de la guerre. Plus tard, un film de propagande est tourné sur Stalingrad. Interrogé, Ivan parvient « à placer l'histoire de la petite source dans la forêt ». Celle-ci n'a d'autre sens qu'elle-même ; qu'importe, dans le film, la propagande soviétique l'interprétera, en voix off : « La terre natale... La terre de la Patrie... [...] C'est dans cette source intarissable que le combattant soviétique puisait sa joie vivifiante, la haine sacrée de l'ennemi [...]. »

Tout Andreï Makine est là. Dans ces petites révélations souvent inspirées par la nature, ces vérités à la fois simples et si difficiles à communiquer qu'il faut inventer une « translangue », une poésie pour les dire. Et dans ce refus des grilles de lecture figées. Son Livre des brèves amours éternelles est d'ailleurs une collection de tels instants. Dès lors faut-il s'étonner si l'auteur dresse, contre toute tentative de dissection de ses livres, une muraille de métaphores organiques ? « On commence à dire ça c'est le système circulatoire, ça ce sont les reins, là c'est le foie. Je ne sais pas si l'autopsie est bon pour l'analyse ! »

Andreï Makine vit en France depuis vingt-cinq ans, mais notre « rationalisme » critique le laisse encore pantois. De même, notre inclination à lire les oeuvres selon la biographie de l'auteur, qui suscite de nouvelles levées d'images protectrices, bouchères celles-là (« je vais dire, ce cuissot, c'est à moi, mais le palet, je l'ai inventé »). Et, de même, la bien-pensance dans laquelle nous nous débattons, notre indifférence pour nos héros (ce lieutenant Jean-Claude Schreiber, vétéran de la Résistance et de la Libération qu'il a encouragé à rédiger ses Mémoires avant d'écrire sur lui) ou notre volonté de classer à tout prix (doit-on le définir comme un écrivain français, russe, franco-russe, russo-français ?). Peu importe : Andreï Makine, 59 ans, éprouve pour la France un amour qui inclut beaucoup de littérature - Proust, Flaubert et Maupassant en tête - et n'exclut pas la critique. Un amour d'abord platonique, né en Sibérie et scellé dans son accession - difficile, mais bien aidée par le prix Goncourt - à la nationalité française.

On n'interroge pas Andreï Makine sur sa vie - il n'en dira rien. Mais, si on écoute sa conversation - mélodieuse, où les r roulent comme des tambours au rythme d'une grammaire sans défaut -, on saisit de ces moments qui marquent la mémoire davantage que les faits dont sont tissées les chronologies : « Le premier cadavre que j'ai vu, il était dans un arbre. Autour il y avait des traces de pas de loups. L'homme avait grimpé pour échapper aux loups, et puis la meute est partie et il est resté là-haut, gelé. La Sibérie était pleine de ces histoires. »

Né en 1957 à Krasnoïarsk, Andreï Makine a donc grandi en Sibérie, d'abord dans un orphelinat - et cette enfance certainement rude, mais pas exempte de lumière, semble nourrir ses récits dès qu'ils abordent la jeunesse. Là encore, lire Makine, écouter Makine, c'est échanger les visions stéréotypées auxquelles finit par se résumer la grande histoire - celle de l'URSS par exemple - contre des visions plus complexes, soutenues par de petites histoires : « J'ai grandi dans les années 1960-1970, un temps béni en quelque sorte parce que la parole commençait à se libérer. Il y avait, pour les gens de l'époque stalinienne, cette distance par laquelle la douleur n'était plus immédiate. Un bras coupé, vous ne pouvez pas tout de suite en parler : vingt ans après, vous racontez... Et j'étais un bon écouteur quand j'étais enfant. Je jouais peut-être un peu moins au foot que les autres et mes jeunes camarades me disaient : "Pourquoi tu passes tout ton temps avec les vieux ?" Les vieux c'étaient les gens de votre âge [42 ans] qui avaient été au goulag. J'écoutais leurs histoires, si vraies, si douloureuses, si tragicomiques parfois. J'ai entendu comme ça l'histoire d'un nid tombé en pleine taïga. Les zeks [prisonniers], qui travaillent dehors, le recueillent, trouvent un oeuf et le rapportent dans le camp. L'un d'eux le met sous son aisselle, et chaque nuit il s'attache pour ne pas ouvrir les bras et le faire tomber dans son sommeil. Un oisillon apparaît et il commence à le nourrir avec les miettes qu'il lui reste. Et un jour il s'envole et il quitte le goulag ! Cette histoire m'a été racontée telle quelle. Vous imaginez, pour un enfant de 11 ans, 12 ans, quel émerveillement sans fond ! »

Après l'orphelinat, une grand-mère, sienne ou d'adoption, l'a pris sous son aile et lui a enseigné notre langue. Puis Andreï Makine a fait des études, du journalisme, la guerre d'Afghanistan, des voyages en Afrique, on ignore dans quel ordre. À 30 ans, il arrive en France, sans papiers, sinon ceux qu'il commence à noircir d'une prose d'une limpidité classique et cependant travaillée pour éviter toute simplification - relire pour s'en convaincre son premier ouvrage, la poignante Fille d'un héros de l'Union soviétique, où l'on suit la chute de l'URSS et l'avènement de la Russie libérale à travers la décrépitude d'un vétéran et le destin de sa fille, interprète prostituée par les services secrets à des fins d'espionnage.

Subterfuge

Au départ, les éditeurs français ne savent que faire de ce Russe qui écrit si bien notre langue. Le subterfuge qu'Andreï Makine met au point pour les séduire appartient à la légende : il s'invente une traductrice (Françoise Bour) et, pour que cela soit complet, un agrégé de russe chargé des révisions (M. Georges Martinowsky, chaudement remercié en exergue de La Fille d'un héros). La ruse fonctionne, et Makine est accepté en écrivain traduit. Puis la parution du Testament français, en 1995, lève toute ambiguïté : le prix Goncourt, le Goncourt des lycéens et le Médicis couronnent ce roman qui n'est pas qu'une simple déclaration d'amour à la langue et à la littérature française. Le narrateur y passe par tous les stades de la passion, et y raconte aussi, notamment, son enfance russe, l'histoire de sa grand-mère française, la figure de Beria et, déjà, la formation de son éthique d'écrivain. Goût de la belle langue mais refus des « vaines jongleries », conscience des pouvoirs de la narration (après avoir constaté l'effet des vers de « Sur une barricade » de Hugo sur un de ses camarades), et la certitude que « l'indicible était essentiel ». Suivront d'autres livres, certains signés du pseudonyme de Gabriel Osmonde, d'autres honneurs (l'Académie française l'an dernier), et quelques malentendus.

Le refus des simplifications lui a parfois compliqué la vie, en France. On le convie à dire du mal de Poutine, et il demande : « Qui mettrait-on à la place ? » On aimerait qu'il corresponde à l'image traditionnelle du dissident, et lui, tout en révérant Soljenitsyne et Chalamov, montre dans la dernière nouvelle du Livre des brèves amours éternelles comment la dissidence a pu devenir un snobisme, une étiquette à la mode, quand elle ne présentait plus guère de danger. On voudrait que, en tant qu'écrivain de langue française, il s'agenouille devant nos idoles, et voilà qu'il pointe les compromissions de Sartre et de Camus pendant la guerre et fait l'éloge d'un ancien résistant et soldat de la Libération dans Le Pays du lieutenant Schreiber. Cela lui a valu d'être étiqueté « droitier, conservateur ». Mieux vaut le voir selon ses livres : Une femme aimée, notamment, où un cinéaste tente de filmer une vie de Catherine II, d'abord en URSS, où il doit se plier aux exigences des censeurs, puis dans la Russie libérale, où il est soumis aux impératifs commerciaux. Dénoncer la dictature n'est pas acquiescer aux délires du libéralisme, et inversement. De même, on peut « croire en la vie éternelle » sans se rattacher à « aucune confession ». Mais, en France, les injonctions publicitaires et journalistiques somment les écrivains de choisir leur camp - ou leur posture.

Tout cela a dû susciter bien des douleurs chez Andreï Makine. On les devine quand il évoque son vigoureux Cette France qu'on oublie d'aimer fraîchement accueilli par la critique et qu'il parle des « 2 000 lettres de lecteurs, toute une valise », qui ont suivi. Ou lorsqu'on l'interroge sur son dernier livre, L'Archipel d'une autre vie, et les pulsions de viol qui animent un temps ses personnages et qu'il nous renvoie aux « 75 000 femmes violées en France chaque année ». Nous ne traitions pourtant pas les Russes de néanderthaliens priapiques ! Ce quiproquo nous rappelle en tout cas un passage du Testament français sur « cet Occident rationnel et froid contre lequel les Russes gardent une rancune inguérissable. Cette Europe qui, de la forteresse de sa civilisation, observe avec condescendance nos misères de barbares - les guerres où nous mourions par millions, les révolutions dont elle a écrit les scénarios pour nous ».

Pour finir, revenons à l'essentiel selon Makine - ces instants incommunicables, cette lutte avec la langue pour les dire sans sombrer dans l'hermétisme - et aux histoires. Celle-ci par exemple : « J'ai passé onze mois en Afghanistan, ce n'est rien. Mais c'est un univers total de sang et de violence. Un jour j'ai reçu une lettre d'un ami avec lequel j'ai partagé ce temps-là. Il me parlait d'une rivière. "Tu te souviens, on a traversé une rivière et l'eau était dorée", parce qu'il y avait du mica, du mica doré. Ce bon camarade qui n'est pas du tout un intellectuel a retenu ce détail. Une rivière dans le Kandahar, et cette texture. Ce seul souvenir mériterait une heure de conversation. Pourquoi des soldats ensauvagés ont-ils retenu cela plutôt qu'un tir précis ? Le temps fait bien la sélection. Ce qui nous paraissait essentiel, cet instinct de survie, la victoire, notre vérité idéologique, tout ça c'est du vent. Ce qui reste, ce sont ces instants. » Et les romans qui parviennent à les dire en faisant abstraction du bruit de fond.

À lire

Les grands romans d'aventures n'ont pas leurs seules péripéties pour fin. Quand Defoe reprend la vie d'Alexandre Selkirk pour créer Robinson, c'est pour montrer comment un chrétien raisonnable peut dominer la nature, fût-elle rétive et visitée par des cannibales. Quand Conrad envoie Marlow au Coeur des ténèbres africaines, c'est pour qu'il trouve au bout une vérité sur l'homme. Et quand Makine expédie cinq Soviétiques à travers la taïga à la poursuite d'un évadé des camps, c'est parce que les attend bien davantage qu'une décoration.

L'histoire est contée par Pavel Gartsev, mystérieux trappeur apparu à un jeune géodésiste en mission du côté de la mer d'Okhotsk. En 1952, Gartsev, brûlé lors de la Seconde G uerre mondiale, est convoqué à des exercices de préparation à la troisième. Une nouvelle tombe : dans un camp voisin, un détenu s'est échappé. Une expédition est montée pour le rattraper. Elle réunit un commissaire politique garant de la terreur stalinienne, un sous-fifre prêt à tout pour de l'avancement, un vétéran gradé, un brave soldat qui a tâté de l'arbitraire de la justice stalinienne, et l'infortuné Gartsev. Autant dire que ces cinq-là forment une petite Union soviétique ambulante, paranoïa comprise : s'ils échouent à rattraper l'évadé, il est convenu d'en tenir Gartsev pour responsable.

Avec un parfait naturel, Andreï Makine mène conjointement sa traque pleine de rebondissements et l'aventure intérieure de Gartsev, sa lutte contre « le pantin » cousu de ses peurs et de ses désirs qui le pousse à la soumission. Car cette poursuite est aussi une maïeutique, au sens socratique puisqu'elle passe par un dialogue : celui qu'instaure l'évadé avec ses poursuivants par les objets qu'il laisse, les pièges qu'il tend, qui construisent peu à peu son étonnant portrait.

À l'inverse, à mesure qu'elle s'enfonce dans la taïga, la petite URSS ambulante se fissure, se réduit, se dénude, en vient à rejouer des scènes qui semblent aussi anciennes que notre espèce. Des hommes se confient autour d'un feu, et leur conversation les rapproche de ce qu'ils ont « de meilleur en eux ». Ces mêmes hommes s'échauffent devant ce qui leur résiste et voient remonter le pire de leurs pulsions. Autant d'étapes qui prépareront Gartsev à accéder au trésor que l'auteur a placé au bout de son aventure. Un trésor existentiel ; une vérité brute faite de mer, de ciel, de rêve et d'horizons ouverts, capable d'illuminer l'âme du lecteur et de faire tomber les cynismes en poussière. A. B.

L’Archipel d’une autre vie,
ANDREÏ MAKINE,
éd. du Seuil,
282 p., 18 €.