Le drôle d'oiseau

Le drôle d'oiseau

Critique rock, pilier de la rubrique Culture de Libération, il déploya dans les pages de ce journal une écriture d'une préciosité étonnante vu son domaine d'élection. De livre en livre, le timide dandy a dessiné une autofiction portée sur la noirceur et la bizarrerie, la mélancolie et la drôlerie lunaire.

De la terrasse du restaurant où il s'est annoncé un zeste en retard, on le voit débouler de loin. Tête d'oiseau aux aguets derrière des hublots de myope, sec, souple, monté sur des semelles à virgule, il serre contre sa parka un cartable hors d'âge d'où dépasse un parapluie matraque de plouc. Retiré depuis peu des affaires, Bruno Bayon vient de publier Roulette russe. Journal d'un jeune homme perdu. Bribes exhumées, dit-il, du fond d'un tiroir d'où « jamais rien ne bouge ». Livré sans retouches, ce recueil d'aphorismes, de notes sur le vif et de haïkus montmartrois fut composé dans les années 1980 au pied de la butte par un trentenaire suicidaire et priapique, membre du club de ces « éternels asociaux, misfits de partout, qui passent leur vie à la saccager pour la reconstruire indéfiniment ». Le titre est une invite au feuilletage, sinon risqué, du moins aléatoire. Page 197, « le rectangle du jour couleur d'acier parfait. Dur, limpide, sans déchet ». Page 237, « une colère noire, un collyre bleu nuit ». On fige le flip book page 161 : « Tellement faible, chaque fois que l'occasion s'est présentée de "tirer" une belle femme, c'est dans mon père que j'ai tiré. Vengeance (médiocre ?) envers sa médiocrité tyrannique, révolte déviante contre cette malédiction de nullité sexuelle qui l'accablait. Pas tout à fait, pas exclusivement. Mais... Chaque beauté séduite, chaque con ou cul foutu, et le plus prosaïquement possible, une atteinte intime, irréparable avec la mort qu'incarne ce père. Incarnait. Pas encore. Chaque coup, un coup mortel porté à l'instinct de mort maison. Cette rumination me cassant la tête - réellement. »

Fils fracassé d'un grand commis de l'État en Afrique coloniale, qu'il a réenterré post mortem dans Haut fonctionnaire (1993), Bruno Bayon (né Taravant en 1951) a introduit - en plus complexe - des tropismes néoproustiens dans l'exégèse rock. D'abord dans « La NRF de la presse binaire », Rock %26amp; Folk, puis à Libération, dont il fut près de quarante ans l'un des plus flamboyants barons. Au début sous l'acronyme cabalistique de VXZ 375, puis sous son faux nom après son coming out. Il peut se vanter d'avoir fait monter en 1992 le tirage de son journal à plus de 800 000 exemplaires en y faisant paraître, à la mort de Gainsbourg, une interview d'outre-tombe. Posture de dandy dolent ? Il ne s'en est pas vanté. Pour cet expérimentateur « jusqu'à la nausée [de] cette sorte de démence inconnue et soûlante, [...] de chocs nerveux extrêmes, jubilations terribles, navrantes » (Le Lycéen, 1979), la publication de cette confession sous le sceau de l'intimité a pris le goût rance de la trahison, payée comptant d'une déprime carabinée. Bayon ne s'est jamais soumis à la distance déontologique, diktat des Sorbonne journalistiques. Il a cultivé des amitiés idolâtres avec une belle brochette de compagnons de la chanson : Alan Vega, rockeur minimal dont il fit la fortune, Jean-Louis Murat, Christophe, ou encore et bien évidemment l'irremplaçable Alain Bashung. Pour cause de gap générationnel, manque à son cercle enchanté Bourvil, dont il adule « Le petit bal perdu » et « Ma p'tite chanson ».

Fan d'Hervé Vilard et de Mallarmé

Et la littérature ? Venons-y en commençant par les autres tant il se montre volubile sur ceux dont il fait son miel. Ce n'est pas pour piétiner le consensus d'un goût dit éclairé que Bayon se dit fan de Jean Dutourd, période Au bon beurre, ou lecteur passionné des Mémoires d'un enfant perdu pour qui tout commença à Capri, Hervé Vilard, mais parce qu'il les apprécie, en vrai. Même si l'on soupçonne une once de perversité chez le jardinier préposé, toujours chez Libé, à « la culture des navets », chronique ciné où il s'évertuait à chercher des perles dans les sorties les plus consternantes de la semaine.

Adepte de la « minutie anecdotique et lexicale », Bayon a dix romans à son actif. Tout commence avec Le Lycéen, rédigé en 1976, publié en 1979, remanié en 1987, puis une nouvelle fois pour toutes en 1992, « en version turbulente et définitive ». Composé pour faire diversion à la préparation rasoir d'une agrég de lettres, ledit Lycéen, suintant de « vindicte, de malversations, de règlements de comptes, de tapages et d'impudence ignare », est encore imprégné de la patte de Céline. À qui il avait à sa façon rendu hommage huit ans plus tôt en se fendant le crâne lors d'une chute de Norton non loin du pavillon de la veuve Destouches, à Meudon, sur La Route des Gardes (1998). Mais Bayon n'est pas un épigone. Résolument autobiographique, riche de la férocité de la brousse enfantine et d'une rafraîchissante haine de soi, striée de stridences à haut voltage, la prose bayonnesque est à l'os. Chez cet « ouroboros » (honorable bourreau de soi-même), la luxuriance du phrasé ne tient pas de l'affèterie. Il s'agit plutôt, dans sa volonté d'être au plus près des situations et de ses sensations, des tâtonnements frénétiques du peintre en quête de la touche juste. On ne s'ennuie pas dans ses romans, parce que, s'ils ne ménagent ni rien ni personne et surtout pas lui, ils offrent à ceux qui y pénètrent le sentiment d'être au plus près du réel, humour et autodérision en prime. Ceux qui ont calé devant le chantournement et la préciosité de ses articles de presse seront frappés, des Animals (1990, prix Interallié) à Tourmalet (2010), récit en vrille d'une chute de vélo dans la descente d'un col de légende, par l'acuité d'une langue que n'aurait pas reniée Pascal. Car il n'y a pas que Jean Dutourd et Hervé Vilard dans le panthéon de Bruno Bayon. Lecteur avide, il a pour maîtres indépassables - tant pis si c'est banal - Proust et Kafka, mais aussi de grands fantomatiques. Qui connaît André Héléna ? Presque plus personne avant que Bayon ne fasse rééditer, avec Phil Casoar, cet auteur de polars des années 1950, aussi prolixe qu'oublié, dont l'horrifique Baiser à la veuve (1988) est le roman capital sur une exécution qui l'est tout autant. Autre marotte, Édouard Peisson - dit le Conrad français, lui aussi capitaine de la marine marchande -, dont il goûte les romans lapidaires, tels Hans le marin (1930) et Parti de Liverpool (1932). Bayon, par ailleurs, n'est pas étranger à la réception en France de l'auteur de La Geôle, Hubert Selby Junior (1928-2004), pour avoir su, articles et reportages à la clé (réunis dans Selby de Brooklyn, 1986), faire partager à une myriade de lecteurs son enthousiasme pour l'écriture épileptique de ce seigneur des bas-fonds.

Bayon, apôtre du mauvais genre ? Peut-être, mais il faudrait alors classer Mallarmé dans cette catégorie, tant il s'évertue encore à épuiser le sens du vers « je dirais mourir un diadème » (dans « La chevelure », 1887). On n'en finirait de l'écouter broder sur ses dilections très fin de siècle pour Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach, les écrits du proustien teuton von Kesselring, ou sur l'univers enchanté d'Adalbert Stifter. Mais, pour cet entomologiste de la dépression, Lettre de lord Chandos, de Hugo von Hofmannsthal, reste un graal inégalé : « Les mots flottaient, isolés autour de moi ; ils se figeaient, devenaient des yeux qui me fixaient et que je devais fixer en retour : des tourbillons, voilà ce qu'ils sont, y plonger mes regards me donne le vertige, et ils tournoient sans fin, et à travers eux on atteint le vide. »

Né en 1951 en Côte d'Ivoire, Bruno Taravant, dit Bayon, a été l'une des plus influentes plumes de la critique rock française. Juste après avoir publié la première version de son livre Le Lycéen, il rejoint les pages Culture de Libération en 1980, où il officiera jusqu'en octobre 2014. Son roman Les Animals (Grasset) a reçu le prix Interallié en 1990. Il a dernièrement publié, toujours chez Grasset, Mezzanine (2009) et Tourmalet (2010).

Photo : Bruno Bayon, en mai 2011 ©LÉA CRESPI/PASCO

à lire

Roulette russe. Journal d'un jeune homme perdu, BRUNO BAYON, éd. Pauvert, 296 p., 19 euros.