Dans le giron des donjons

Dans le giron des donjons

Après Du domaine des Murmures, l'écrivaine revient, dans La Terre qui penche, à un Moyen Âge fantasmé, de nouveau du point de vue d'une jeune femme. D'abord indifférente à cette période historique, elle s'y est plongée avec passion, non dans un souci de reconstitution, mais pour libérer son écriture, faire « un pas de côté qui permet d'entrer dans l'intime ».

Il est des prénoms qui ne mentent pas. Faisant murmurer les femmes entre ses pages, Carole Martinez les fait caroler : chanter en dansant, danser en chantant. Ses romans nous tiennent captifs, telle l'héroïne de son précédent roman, Du domaine des Murmures (prix Goncourt des lycéens 2011), Esclarmonde, recluse du XIIe siècle. Comment, dès lors, ne pas se demander quel genre de magicienne on s'apprête à rencontrer ? Il fait si chaud ce jour-là que ce pourrait être une vue de l'esprit : apparition en robe rouge, c'est bien une fée qui nous emmène au bistrot, qui fume, en quête d'un distributeur. Fée candide, aussi, souriant de ses grands yeux tendres. Et on l'entend presque, non plus deviser en terrasse de ce tabac parisien sous une tempête de klaxons, mais entonner un refrain, donner le coup d'envoi d'une carole, danse médiévale chantée du XIIIe siècle : « Maintenant voici l'heure, c'est le mai/Du baiser rouge au goût de sang, chantez/C'est le meilleur, c'est le plus doux [...]/Que de mourir dans un baiser. » Ces antiennes venues du temps des cathédrales, La Terre qui penche, son nouveau livre, en est truffée, en une envoûtante ponctuation.

Du domaine des Murmures faisait chuchoter des femmes en ces temps de malheurs et de merveilles. Une époque radicalement autre, si lointaine qu'elle nous extrait de nous-mêmes, si proche aussi qu'elle nous parle de nous. Une période, pourtant, nous dit Carole Martinez, qu'elle ne goûtait guère au départ : « Je suis restée, au cours de mes études de lettres, hermétique à l'ancien français, à cet imaginaire, sans doute par méconnaissance. » On peine à y croire, tant ses deux derniers romans en sont habités.

Comme toutes les fées, elle aime les songes, et c'est en passant par la poésie qu'elle a fait le voyage. Si la rencontre avec cette période ne s'est pas faite à l'université, ce rendez-vous manqué a tout de ces occultations qui dissimulent les plus grandes amours. Avec Du domaine des Murmures, elle voulait écrire « un roman d'aujourd'hui où des voix anciennes viendraient parler à une femme contemporaine, pour raconter ce qu'était être femme à leur époque ». Mais, alors qu'elle tissait le murmure d'Esclarmonde, qui, à 15 ans, voue sa vie à Dieu, s'emmurant dans une chapelle pour ne pas épouser l'homme que son père a élu pour elle, à force de se documenter, de lire Georges Duby, le personnage et la période ont imposé leur sortilège : le Moyen Âge l'a « ravie ». Et elle n'a pas peu prisé l'enlèvement, renonçant à l'enseignement du français (son métier après ceux de serveuse, ouvreuse, vendeuse de beignets, photographe de plage, comédienne, metteur en scène, assistante réalisatrice, pigiste et sémiologue), pour se vouer à son sujet. « Les élèves sont des occupants, au même titre que les personnages. »

Déroulant cette bobine, c'est un goût d'enfance qu'elle a retrouvé, pelote de contes et légendes médiévaux qu'on lui a racontés, petite (elle est née en 1966). Le Moyen Âge se tient pour elle tout entier dans la merveille : une enfance qui est celle de Blanche, la petite fille de La Terre qui penche, mais aussi, bien sûr, la sienne. De ces temps, elle goûte aussi la primauté du spirituel, « à la fois le sacré savant, du côté du christianisme, qui est celui du Domaine des Murmures, et le sacré plus archaïque, folklorique, extrêmement prégnant à l'époque, la croyance populaire », celle de Blanche. Cette « terre qui penche » n'est nulle autre que le domaine des Murmures, encore, terre du duché de Bourgogne, dans la vallée de la Loue. Elle y infuse le monde merveilleux et sauvage de la forêt, de la rivière, cousant à la trame du récit un tressage virtuose : des chansons savantes de Guillaume de Machaut, dont les textes et la musique se sont frayé un passage jusqu'à nous. D'autres, glanées beaucoup plus tard, au XIXe siècle, par les romantiques. Des chansons populaires, aussi, qui ont traversé l'espace et le temps, « fabuleuse matière orale qui a sillonné la France toute seule ». La longue dame brune à la plume nourrit pour elles une telle gourmandise qu'elle « s'est amusée à en inventer en essayant de conserver les laisses médiévales ». Assemblant des « choses anciennes qui vibrent encore en moi et en nous aujourd'hui », la fée-ménestrel fait apparaître sous ses doigts le roman de colportage du XXIe siècle. Un feston de contes, légendes, chants et récits, tel celui de Jean Renart, au XIIIe siècle, attrapant au vol, pour son Roman de la rose, appelé aussi Guillaume de Dole, « livre à lire et à chanter », des chansons qui crépitaient d'une bouche à l'autre mais n'étaient pas écrites.

La « vieille âme » d'une fillette

Carole Martinez, elle, fait résonner les destinées de femmes de siècles engloutis, clignoter l'oscillographe d'une présence-absence. Du jour où elle a appris à écrire, elle n'a plus arrêté la course de ses doigts - poèmes et nouvelles pour commencer. La Terre qui penche, située au XIVe siècle, est un récit en partage, qui fait dialoguer à la première personne deux voix qui se tirent la bourre : Blanche, fillette de 12 ans que son père arrache au château de son enfance pour lui faire épouser Aymon, un idiot magnifique. Et une « vieille âme », l'esprit de Blanche, morte à 12 ans, psalmodiant le récit rétrospectif de son destin confisqué. De Blanche, obsédée par l'idée d'apprendre à lire et à écrire pour signer, enfin, sa petite chemise et le monde de son propre nom, qui choisira, peut-être, la vie contre la mort, ou de l'être posthume, figure de renoncement, qui a préféré mourir pour échapper au sort qui lui était assigné, laquelle dit la vérité ? Elles tricotent, chacune, une mémoire différente de leur propre histoire.

Le roman voltige sur cet escarpement, penche entre deux postulations inverses : le chant du cygne d'une fillette qui ne grandira jamais se voit sans cesse interrompu par le récit inespéré d'une enfant devenue femme, qui, envers et contre tout, extirpe sa propre voix du choeur de celles qui parlent à sa place. Infime interstice entre ce qui a été (« Voilà près de six siècles que je hante ces forêts ») et ce qui aurait pu être. Un destin à l'irréel du passé et une destinée en marche. « Laquelle des deux ment, entre celle qui radote son enfance et refuse de la quitter et celle qui en est sortie ? Je ne sais pas », avoue notre fée filiforme, friande non pas de la vérité elle-même mais de ce qui la frôle, la contredit ou la prolonge. On le comprend, Carole Martinez est une fileuse, figure de Pénélope saupoudrant l'une dans l'autre la vie et la mort. Une fée amoureuse des mensonges, fictions de soi propres à ravauder la conscience déchirée.

Elle ne s'en cache pas, elle « rêve, aussi, dans ce monde où depuis le début des livres le masculin couche avec l'Histoire, d'une histoire romancée des femmes écrite par des femmes, qui raconterait le corps féminin de l'intérieur. Ça a été très compliqué pour les femmes de se dire écrivain sans abandonner une part de leur corps. » Ses livres sont aussi une mémoire du linge, une littérature des humeurs. Pour elle, « on peut créer par le ventre et par la plume », pour dire ce qui est tabou, les règles, « la petite cuisine des femmes ». On ne sait pas ce qu'elles portaient, à travers les siècles, pour empêcher le sang de couler, elles gardaient la chambre pendant leurs menstrues parce qu'il n'y avait pas de linge spécifique, elles laissaient couler. Pourquoi ce vécu intime, le quotidien du corps des femmes, n'a-t-il pas été raconté, ou si peu, alors qu'il a trait à ce qu'il y a de plus universel, la féminité, la maternité ? Pourquoi, demande-t-elle en rallumant sa cigarette, « cet interdit du corps féminin » ? « Ce qui n'a jamais été écrit est féminin », écrit-elle d'ailleurs dans Le Coeur cousu (2007), son premier roman, et c'est « ce monde obscur et lumineux » qu'elle cherche à capter.

Si ses héroïnes sont constellées d'interdits, patchworks d'injonctions et d'anathèmes, les trois romans formulent l'équation accidentée d'une progressive libération : récompensé par neuf prix littéraires et traduit en une vingtaine de langues, Le Coeur cousu, inspiré de son arrière-grand-mère espagnole, lui aura demandé quatorze ans de travail - elle enseignait encore. Il conte la passation de mère en fille, au XXe siècle, d'un coffret qui se confond avec la lignée maternelle de Soledad. Sa grand-mère, déjà, a voulu en forcer l'accès pour y lire l'avenir de sa fille, y trouver « quelque chose qu'elle ne connaît pas et qui n'existe pas encore ». « On bricole nos parents et nos parents nous bricolent », assure Carole Martinez, fumant ses mots. Soledad, donc, tel Bartleby, « préférera ne pas » : ne pas se marier, ne pas donner le coffret à sa nièce, pour endiguer le cours de « ces prières dont nous sommes les dépositaires », « héritage de douleurs » qui se transmet de mère en fille (au domaine des Murmures, la douleur est offerte de père en fils, prenant corps dans la crucifixion des mains).

Blanche, quant à elle, parviendra, du moins l'espère-t-on, à se déprendre de sa lignée, à se donner corps pour s'enfanter elle-même. Grâce à Aymon, elle pénètre le monde des fées. L'imaginaire les protège, bulle d'enfance que chacun construit pour l'autre. Par la poésie, elle métamorphose l'ogre Bouc en cheval, son cheval en terre : le cheval devient tous les chemins qu'elle peut parcourir. En quête de sa mère, morte quand elle était enfant, elle est prête à adopter n'importe laquelle, tout ce qui pourrait faire mère, animal, rivière - autant de « virtualités », figures de mères possibles, victimes et coupables à la fois, nourricières et dévoratrices.

Plus que la mort d'une enfant, La Terre qui penche raconterait alors la fin de l'enfance, au terme de laquelle Blanche recompose ses souvenirs : les recousant à sa guise, elle les soumet à sa propre réécriture, transmue la douleur en images. Un conte de soi qui a vocation à échapper ces « noeuds familiaux qui prennent voix en nous ». Esclarmonde, elle, dans Du domaine des Murmures, faisait le choix de la claustration, écartelée entre plusieurs figures de l'autorité, un père-monde proliférant qui aurait le don d'ubiquité, incorporant la sphère intime, sociale (le seigneur), religieuse (la divinité) : « Au XIVe siècle, on a essayé de rehausser la figure de Joseph, nous dit la fée conteuse, mais on en a fait un impuissant sous prétexte qu'il choisit la douceur et le respect. De même qu'on se fabrique ses parents, on se bricole son Dieu. Le catholicisme tourne autour de la figure du père, de la relation père-fils, mais il existe des variantes à la figure masculine terrifiante, toute-puissante, qui a pris le dessus. » Pas fée pour rien, Carole Martinez met le monde sens dessus dessous.

Le Moyen Âge serait-il sa petite madeleine ? Catalyseur, filtre et laboratoire, la période fait figure pour elle de tube à essai - « un pas de côté qui me permet d'entrer indirectement dans l'intime, de parler de mon enfance. Je ne pourrais pas parler de moi sans détour ». Après cette psychanalyse médiévale, aux XIIe et XIVe siècles, le cycle du domaine des Murmures se poursuivra, elle l'espère, dans deux romans : l'un à la Renaissance, où une femme sculptera ses émois sur la façade du château pour les graver en une autobiographie de pierre, et un roman contemporain. L'histoire de la lignée la fera remonter à une faute originelle au XIe siècle : « La fin est dans le début. Je voudrais écrire un cycle qui ferait cercle. » On se rappelle alors que danser la carole, en cercle, est une tradition magique depuis l'Antiquité. Ce n'est pas tous les jours, se dit-on, qu'on passe l'après-midi avec une fée brodeuse qui coud les êtres ensemble.

Née en 1966, Carole Martinez a d'abord été serveuse, photographe, metteur en scène, journaliste pigiste, professeur de lettres, avant de devenir romancière. Son premier livre - Le Coeur cousu, éd. Gallimard, 2007 - obtient le prix Ouest-France Étonnants Voyageurs. En 2011, elle publie Du domaine des Murmures, récompensé, entre autres, par le Goncourt des lycéens, que vient d'adapter pour le théâtre le metteur en scène José Pliya.

Photo : Carole Martinez ©PATRICE NORMAND/OPALE/LEEMAGE

Vient de paraître

La Terre qui penche, CAROLE MARTINEZ, éd. Gallimard, 368 p., 20 euros.

à lire aussi

Du domaine des Murmures, CAROLE MARTINEZ, éd. Folio, 240 p., 7 euros.