Globe-trotter des enfers

Globe-trotter des enfers

Star française de la Série noire, il parcourt le monde pour nourrir ses romans. À chaque fois une plongée dans des arrière-boutiques terrifiantes, influant sur un pays tout entier. Après la Nouvelle-Zélande ou l'Afrique du Sud, c'est au tour du Chili de révéler ses coulisses ténébreuses.

Et si ses polars n'étaient pas si éloignés de la saga romantico-destroy qu'il rêvait d'écrire à 17 ans ? À voir Caryl Férey, regard virevoltant, blouson de cuir et mots qui cognent, aucun doute : la rage de sa jeunesse punk, rock et clous, n'est pas près de partir en désintox. De Brel ou Joe Strummer, ses idoles, il a la générosité électrique. C'est, pour lui, « la même famille, des gars qui ont une énergie folle, qui donnent tout. Ce qui me meut, c'est la combustion. Je l'ai infusée à mes héros ». L'amour est ce qui le passionne le plus. C'est, aussi, le plus dur à écrire... Dans ses romans, ses histoires d'amour qui finissent mal incarnent les forces antagonistes déchirant la société, contrastes lyriques à ces plans de coupe d'une humanité anthropophage dont il a fait sa griffe.

Une redéfinition du polar, donc, que la lecture de Djian (oui, on a le droit d'écrire comme ça ; non, la littérature n'est pas réservée aux « gens sérieux »), puis d'Ellroy (personnages triturés, thèmes louches, bas-fonds d'une Amérique déflorée) l'a aidé à débroussailler. Il trouve là le jardin psychédélique où enraciner ses fleurs noires : « Dans le polar, on peut tout mettre. » Un tour du monde à moto, à 21 ans, creuse encore le sillon : le voilà happé par le monde. Il trouve, dans les voyages, un engrais littéraire. À l'instar de Kessel, à qui « il faut cinq ans pour digérer un pays », il pétrit sa matière romanesque pendant une demi-décennie. Et, pour voyager, ses polars déménagent - le décalage n'est pas qu'horaire. Ce sera Haka (1998), prolongé dans Utu (2004) - « celui de mes livres, malheureusement, le plus proche de moi ». Et un cauchemar en direct : un clan d'activistes maoris radicalisés dans l'indigénisme cherche à bloquer un projet immobilier. « Pour le Maori, la terre est comme un livre. » En la leur arrachant, les colons britanniques leur volent-ils leurs mots ? Ils utiliseront alors, pour se tatouer, les fémurs prélevés sur le corps de l'ennemi. Les polars sanglants de Caryl Férey, tatoueur de mémoire, écrivent une terre pour ceux qui n'en ont plus.

D'un continent à l'autre, la question défouraille : où se situe la frontière entre réparation, vengeance et crime ? Que faire quand la violence des bourreaux emporte les victimes dans sa spirale ? L'Occident corrompt tout ce qu'il touche, menant le monde au chaos ? Caryl Férey ne nous épargne rien de cette contamination nihiliste du mal, dans des scènes cathartiques proches de l'apocalypse : têtes brandies sur des piques, oreilles en barbecue, langues coupées, bourreaux de la dictature argentine qui font manger à un homme un membre de sa famille en purée (Mapuche, 2012), hommes-médicaments utilisés comme cobayes de l'Occident... « Avec le temps, j'essaie d'être plus proche de la réalité du pays » : si la Nouvelle-Zélande est beaucoup plus pacifique que dans Haka et Utu, l'Afrique du Sud (décrite dans Zulu, 2008) reste un pays où l'on peut se faire tuer dans la rue pour une montre. Pour capter la pulsation de cette écriture hallucinée, la passerelle se fait instinctivement de la musique à l'écriture, substance subliminale injectée sous la peau qui se transfuserait à la plume : « Mes livres sont des trips, ils ont un rythme, une portée, un paysage. Je pourrais tracer leur géographie interne. Ça ne peut pas redescendre. »

Les invisibles au premier plan

Dans Condor, son dernier livre, la violence est moins brute, le chaos plus psychologique : « L'insécurité, au Chili, est sociale. » Ce qui n'empêche pas ce poète enragé de dézinguer là encore (presque) tous ses personnages. « C'est le premier pays néolibéral au monde. Si c'est ça notre avenir... Endetter les gens est une façon de les cadenasser, comme aux États-Unis. » Pour lui, l'économie du Chili est le miroir de celle de la France, quand le système argentin fonctionne à l'identique de celui de la Grèce. À rebours de l'Argentine, où les criminels de la dictature ont été jugés, le Chili, hypermilitarisé, a conservé la Constitution de l'ère Pinochet - façon de légitimer l'horreur : « Comme si en France, en 1945, on avait laissé Pétain tranquille. » Il s'agit donc, ici, de « rendre visibles les chemins invisibles qui nous relient à un passé de crimes, de remonter le fil d'un passé commun ».

Dans le jardin de la Villa Grimaldi, à Santiago, chaque rose porte le nom d'une femme assassinée. Esteban, « avocat des causes perdues », est tombé amoureux d'une fleur du nom de Catalina, qui devient l'héroïne d'un livre dans le livre, L'Infini cassé : « Les héros des livres d'Esteban étaient des morts. » Comme son personnage, Caryl Férey lutte contre l'amnésie, écrivant pierre à pierre l'épitaphe d'une oeuvre nécropole. Des livres mappemonde, pour relier tous les humains : « On pleure tous de la même manière. »

Dans Condor, cependant, le mouvement est double : au coeur du chaos fleurit un espoir, porté par la vidéaste Gabriela, qui filme tout incognito. Si elle reste en vie, c'est peut-être qu'elle est chamane : elle croit aux énergies telluriques, à une conception non rationnelle des choses, qui lui donne la force de résister. Dans une scène surréelle, Esteban la filme pendant qu'elle se noie, alors que c'est elle, d'habitude, qui filme la mort des autres. Entre eux, un passage de relais mystique, un « transfert d'âmes » : il lui donne une image d'elle, la fait exister, mais filme sa presque-mort, comme un suicide par procuration. Ils se renvoient inconsciemment à eux-mêmes. Gabriela représente, aussi, une jeunesse contestataire qui peut faire bouger les choses au Chili.

Des polars punk qui tracent dans leurs intrigues-dispositifs - et dans l'histoire des pays cartographiés - des diagonales qu'ils font entrer en collision, pour « traverser toute la société, sans oublier sa frange la plus basse ». Ainsi, la mort de jeunes pauvres de Santiago décimés par la cocaïne, au début de Condor, est-elle l'arbre qui cache la forêt d'un projet d'extraction minière financé par l'argent véreux de la drogue. Renverser la focale en ouvrant l'intrigue sur ces jeunes morts, instrumentalisés en dommages collatéraux, est une façon de placer les invisibles au premier plan. Ces fictions miment donc, avec leur structure à tiroirs, des dérives institutionnalisées derrière lesquelles se cachent des décisions parfois prises au plus haut degré de l'État.

Ces équations métaphysico-politiques insolubles nécessitent une imprégnation de plusieurs années, qui donnent à cet arpenteur des ténèbres l'impression de « faire des maths ». Avant chaque roman, Caryl Férey « lit tout, voit tout, avant un voyage de repérage pour esquisser un cadre, une couleur, confronter son image mentale au pays ». Il écrit ensuite un premier jet pendant un an ou deux en poursuivant ses lectures, avant un voyage plus long, à la rencontre des gens, pour « mieux cadrer ». Plus que de révéler qui a tué qui, la visée de ces polars sous perfusion est de rétablir l'équilibre. « Comme une dialectique nietzschéenne : pour contrebalancer l'hyperviolence, je vais chercher de l'autre côté, vers la poésie pure. » Des poèmes trash, dont le style incandescent est un ingrédient chimique, presque un personnage, un lieu ou un paysage, qui ne rend que plus crue la déflagration. En nous faisant tutoyer jusqu'à la transe les fantômes des oubliés, Caryl Férey, sorcier d'un théâtre d'ombres expressionniste, recoud notre présent. Un romantisme fracassé, tout en extrêmes, pour « aller chercher le David Bowie qui est en soi ».

Parallèlement à ses polars voyageurs, Caryl Férey, né à Caen en 1967, est l'auteur d'un roman écologique, de livres pour enfants, de scénarios, ainsi que d'un « Poulpe ». Il suit aussi à la trace Mc Cash, son flic borgne sans prénom, ancien activiste de l'IRA immigré en France ( Delicta Mortalia, Plutôt crever, La Jambe gauche de Joe Strummer ), personnage qu'il retrouvera prochainement pour une intrigue autour du sort des migrants.

Photo : Caryl Férey, en mars 2015 ©CATHERINE HÉLIE/OPALE/LEEMAGE/ÉD. GALLIMARD

à lire

Condor, CARYL FÉREY, éd. Gallimard, « Série noire », 416 p., 19,50 euros.