Le kiwi a ses épines

Le kiwi a ses épines

Auteur de nombreux livres, l'écrivaine néo-zélandaise « adore raconter des histoires » mais aussi exhumer les questions qui fâchent dans son pays. Si elle reconnaît que « la Nouvelle-Zélande a beaucoup changé ces dernières années », Fiona Kidman estime qu'elle a longtemps abrité une société étouffante, notamment pour les Maoris et les femmes.

Fiona Kidman est à 75 ans l'une des grandes figures de la littérature néo-zélandaise contemporaine. Auteur d'une vingtaine de romans, dont trois sont traduits en français aux éditions Sabine Wespieser, elle vient d'achever The Infinite Air, où elle raconte la vie de l'aviatrice Jean Batten qui a effectué en 1936 le premier vol en solo entre l'Angleterre et les antipodes. « J'adore raconter des histoires, déclare cette femme à la sincérité à fleur de peau. Et cela remonte à l'enfance (1) ! » Son parcours littéraire est lié à l'histoire de la Nouvelle-Zélande, jeune pays qui se cherche une identité, ainsi qu'à l'itinéraire familial. Après la Seconde Guerre mondiale, ses parents sont contraints de s'installer dans le Nord, à Bay of Islands. À peine entrée à l'école, la fillette de 6 ans séjourne à l'hôpital. C'est là qu'elle apprend à lire, dans des ouvrages pour adultes. Se sentant isolée, Fiona Kidman écrit des lettres à ses cousines restées dans le Sud. Puis de petits textes et des poèmes qu'elle envoie au New Zealand Herald.

Lire et raconter des histoires deviennent alors des activités rassurantes qui ne l'ont plus jamais quittée. Avec, plus tard, une prédilection pour les destins de femmes. « J'ai grandi dans une société très verrouillée, et j'ai été frappée de voir combien les restrictions s'étaient imposées chez ma propre mère. Je me suis rebellée contre cela. » Et de rappeler le fort conservatisme de la Nouvelle-Zélande et le rôle joué par les missionnaires, au contraire de l'Australie, qui fut une colonie pénitentiaire plus colorée. L'émancipation des femmes et leur combat pour la liberté seront au coeur de la vie et de l'oeuvre de la romancière. La lecture et la littérature perfuseront son parcours, comme une façon de survivre dans une société étouffante. « La Nouvelle-Zélande a beaucoup changé ces dernières années. » Et la littérature kiwi a également dû s'affranchir de la « Mère Angleterre ». Fiona Kidman est l'une de celles qui ont ouvert la voie.

En adolescente turbulente, elle est peu assidue au lycée. « J'étais considérée comme une fille de domestiques. Certains disent qu'il n'y a pas de rapport de classes dans notre pays, mais c'est faux. » Fiona ne mâche pas ses mots et se souvient comment, sur cet archipel volcanique, la révolte constituera son feu intérieur. Sa chance fut de rencontrer la responsable de la bibliothèque de Rotorua. Impressionnée par ses connaissances en littérature, celle-ci l'encourage à découvrir des auteurs étrangers : Tolstoï, Tchekhov, Zola ou encore Flaubert. « Imaginez : Madame Bovary en français ! Il était en effet censuré en anglais. J'ai commandé l'unique exemplaire de la Bibliothèque nationale, à Wellington. » À cette époque, Fiona fréquente les clubs de jazz et rencontre Ian, son futur mari. Dans les années 1960, il était mal vu d'épouser un homme maori, ce qui fut accepté non sans peine par ses parents. Cette union va influencer son oeuvre. Rescapée, le premier roman traduit en français en 2006, s'appuie sur l'expérience de son mari, qui travaille au port baleinier d'Arapawa. Le récit repose sur des faits réels. Elle raconte la liberté d'aimer tout en dénonçant l'attitude des Européens à l'égard des Maoris. Elle explore ce lien très intime avec la culture du Pacifique, même si, quand on est pakeha (d'origine européenne), écrire sur les Maoris est considéré comme une « colonisation » de leur expérience.

Sur sa route, un autre événement fut déterminant. En 1962, alors qu'elle est jeune bibliothécaire dans un lycée de garçons et qu'elle attend son premier enfant, on lui dit : « Vous ne pouvez pas vous présenter comme cela, allez chez vous tricoter ! » « Je suis rentrée et me suis mise à écrire ma première pièce de théâtre. » Elle côtoie alors les femmes de son quartier et constate que, derrière ces petites vies tranquilles, se cache beaucoup de souffrance. Tout cela constitue le « réservoir à histoires » où elle puise, révélant les tensions et les forces souterraines. « Nous sommes une société à cran. C'est ce qui m'intéresse. » Avec toujours les femmes au coeur de ses romans : courageuses, amoureuses, entêtées, impertinentes. Comme elle. Dans un style épuré et imprévisible, elle met en scène des familles à la dérive, des femmes abandonnées, disparues. Elle raconte les traumatismes qui se perpétuent à travers les générations. On salue son humanité, sa finesse psychologique et son souci du détail, qui rappelle la pionnière Katherine Mansfield, laquelle agit comme une ombre sur la littérature de l'archipel.

Admiration pour Duras

En 1979, Fiona Kidman fait scandale avec son premier roman, A Breed of Women, où elle dépeint l'expérience collective de l'époque. Ses héroïnes sont alcooliques, adultérines. Le succès est fulgurant, avec 9 000 exemplaires vendus en une semaine, mais l'ouvrage provoque des réactions violentes. « Quand le livre est sorti, j'ai compris que ma vie ne serait plus jamais comme avant. » Pendant longtemps, elle a été observée et jugée avec hostilité. Ce qui ne sera pas sans retombées éprouvantes pour elle et sa famille. Fiona Kidman déchaîne les passions, sans le vouloir. Elle pense un temps à la politique mais se dit que l'écriture peut être aussi efficace. Certains la voient comme une porte-parole de la cause féminine : « Pourtant, ce n'était pas mon intention, mais cela m'a encouragée à poursuivre. » Ses grandes inspiratrices sont les auteurs néo-zélandaises Janet Frame, dont « les mots ont soufflé sur [son] esprit », Joy Cowley ou Jean Watson. Également Françoise Sagan et Marguerite Duras. « Comme Duras, j'ai eu un amant d'une autre couleur. J'ai suivi les traces de celle-ci au Vietnam, à Neauphle-le-Château, jusqu'au cimetière de Montparnasse », raconte celle qui aujourd'hui revendique une filiation avec Alice Munro.

Il y a chez cette femme au regard clair un grand désir de liberté. Toujours rebelle même si, avec le temps, elle s'est assagie. « J'ai mené des batailles littéraires car des hommes n'aimaient pas ce que j'écrivais. » En 1986, quand Le Livre des secrets (traduit en français en 2014) paraît, elle rencontre un énorme succès, mais sera bannie pendant vingt ans de la communauté de la petite ville de Waipu, au nord de la Nouvelle-Zélande. Dans cette saga où elle explore le lien mère-fille, trois générations de femmes révèlent leurs secrets. Fiona Kidman vient seulement d'être acceptée de nouveau : à l'occasion d'un dîner de réconciliation, elle a dû expliquer sa démarche et avouer : « S'il y avait une sorcière, c'était moi, l'auteur ! »

Pas de mièvrerie, encore moins d'histoires à l'eau de rose chez cette écrivaine qui dégomme sans complaisance les inégalités et les conflits communautaires. Savoir si la littérature peut jouer un rôle dans le dialogue entre Européens et Maoris reste une question délicate dans un pays où le fossé entre riches et pauvres s'accentue. Gare au feu, son dernier recueil de nouvelles, traduit en français en 2012, raconte les avortements qui se font en Australie, les adolescentes qui s'ouvrent les veines. Celle qui a reçu la Légion d'honneur en 2009 ne se lasse pas de dire qu'en Nouvelle-Zélande ne résonne pas seulement le cri du haka des All Blacks.

(1) Tous les propos ont été traduits avec l'aide de Jean Anderson.

Née en 1940, Fiona Kidman vit à Wellington, en Nouvelle-Zélande. Bibliothécaire, journaliste, productrice radio et scénariste, elle écrit de nombreux romans et nouvelles avant de connaître un vaste succès auprès du lectorat anglopho ne avec Le Livre des secrets, en 1987 Deux autres de ses livres ont paru en français aux éditions Wespieser : Gare au feu et Rescapée .

Photo : Fiona Kidman ©PHILIPPE MATSAS/OPALE/LEEMAGE