Un siècle-écrivain

Un siècle-écrivain

À la fois poète de la mémoire et romancier populaire, il aura 102 ans le 3 mai prochain.

Georges-Emmanuel Clancier est un homme à cheval entre deux siècles : né peu avant le déclenchement de la Grande Guerre, il soufflera ses 102 bougies le 3 mai. Il tient le cap, entouré des siens et de « jeunes » amies. Des poétesses de 60 ans lui envoient leurs textes ; une autre, chargée de classer ses archives, lui relit toute sa correspondance, qu'il a méticuleusement conservée. Elle ouvrira bientôt les cartons de lettres des années 1950. « C'est émouvant, nous confie-t-il. Les lettres ont une vertu : elles restent vivantes. On a toujours l'impression que ça vient d'être écrit. »

En 2000, l'écrivain prit la résolution d'entamer un quatrième tome de souvenirs, après L'Enfant double (1984), L'Écolier des rêves (1986) et Un jeune homme au secret (1989), publiés chez Albin Michel. Ses lecteurs s'impatientaient. Le volume vient de paraître. Il ne s'agit pas d'un montage de textes mis bout à bout pour contempler le passé. On découvre un livre épais, dense, aux pages fouillées, sur la vie littéraire et les années de tourmente, depuis la guerre d'Espagne jusqu'au début de la guerre froide ; ces textes montrent l'éclosion de la poésie et le combat humaniste de l'auteur contre la barbarie nazie. Au total, ce n'est pas moins de 1 300 pages rassemblées pour décrire les trente-trois premières années de son existence.

« Mes Mémoires sont axés sur ma petite histoire dans la grande Histoire », dit-il avec humour. L'oeil vif, la voix douce et maligne, Georges-Emmanuel Clancier continue d'insuffler « le soleil dans les mots ». Le Temps d'apprendre à vivre emprunte son titre à un vers d'Aragon extrait de La Diane française : « Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard. » Les deux hommes s'étaient croisés en 1936 à Limoges ; Aragon y donnait une conférence organisée par les Amis de la culture. Le jeune Limousin n'a pas oublié les allées et venues sur scène de « l'ex-jeune surréaliste des années 1920 sanglé dans son costume bleu marine, l'allure svelte, nerveuse, désinvolte, pour tout dire aristocratique ».

Notre première rencontre avec l'écrivain, GEC pour les intimes, remonte à 1997. Son appartement-capharnaüm parisien était envahi par des piles de livres et de dossiers qui semblaient pousser du sol. Ce jour-là, il émergeait d'une nuit blanche consacrée à l'écriture d'un poème sur son ami Eugène Guillevic, qui venait de mourir. L'ultime salut fraternel lui incombait. Vingt ans après, nous nous retrouvons dans son antre, à proximité du musée Guimet. Le lieu est intact. Le jaillissement des poèmes aussi. Lancé sur l'auteur du rocailleux Terraqué, GEC me récite le poème-hommage : « Alors vieux camarade/ Le vent du nord rigolait dur à la forêt [...]. » Ensuite, il glisse à l'oreille que Guillevic dictait, la nuit, ses poèmes à un magnétophone. Georges-Emmanuel Clancier aime remonter le flux du temps vers la source de ses émotions. Il en sort un « jaillissement de mots aimés, de phrases simples et précises qui soudain éclairent le chaos », écrivait André Dhôtel dans sa préface à Une voix.

Clancier contracta la tuberculose en classe de philosophie. Son adolescence dans une famille de porcelainiers et d'ouvriers limousins fut sacrifiée. Tubard consigné en sanatorium, lui qui n'a pas la corpulence du lion Kessel ou du musculeux René Char était voué à mener une vie entravée par un pneumothorax. Le futur auteur de La Ville incertaine, Jean-Marie-Amédée Paroutaud, partagea pendant cinq ans ce sort avec lui. « Mais, longtemps, la vie, dont nous étions frustrés, nous allions ensemble en rechercher l'écho et le reflet dans les livres. » On a oublié l'importance des « sanas », grands pourvoyeurs d'écrivains, d'Alphonse Boudard à Roland Barthes. Admirateur inconditionnel de Proust et de Giraudoux, GEC découvre Nerval, Rimbaud, le Voyage en Grande Garabagne de Michaux. D'un naturel rêveur, le voici aspiré par l'écriture. À la fin de l'année 1937, la revue niçoise Mediterranea accueille « La couleuvre du dimanche », une longue nouvelle au « style poétique Front populaire » et à « l'écriture qui se souvenait de Dabit et de Giono, celui de Jean le Bleu ou de Colline ».

Sans situation professionnelle stable, il se marie avec Anne, une jeune interne psychiatre, devenue psychanalyste, qui s'en est allée à la fin de l'année dernière, à 101 ans. Pendant la nuit noire de l'Occupation, il rencontre Raymond Queneau et Michel Leiris, qui avaient reflué près de Limoges. Il publie, par l'intermédiaire de Max-Pol Fouchet, directeur à Alger de la revue résistante Fontaine dont il est le correspondant en zone libre, un roman chez Edmond Charlot (à Alger), Quadrille sur la tour, puis Le Paysan céleste, des poèmes dans la collection « Sous le signe d'Arion » chez Robert Laffont, établi à Marseille.

Sourcier du passé

Dans son récit autobiographique, Georges-Emmanuel Clancier déroule minutieusement les étapes. Il y a une méthode Clancier à base de remémoration, de plongée dans les archives et d'instinct poétique : notre sourcier renoue avec l'état d'esprit originel de l'époque. Il s'imprègne du passé puis ressuscite les émotions enfouies. Il a repris les numéros de Fontaine un à un, relisant les sommaires pour transcrire ses mouvements d'indignation ou d'espoir. « Mes souvenirs se transforment avec mon imaginaire, on atteint une meilleure vérité intérieure. Un souvenir, si on ne l'a pas cloué comme un insecte sur un journal intime, il décante, il me semble que sa métamorphose lui est utile. » Deux exemples opposés illustrent cette démarche : « L'été à La Maurie », la nouvelle de Jacques Chardonne affligeante par son collaborationnisme, parue dans le numéro de La NRF de décembre 1940, face au poème de Paul Éluard, « Une seule pensée », au sommaire du numéro de Fontaine de juin 1942. L'écrivain explique comment il a « découvert soudain en pleine lumière, reçu en plein coeur ce nom, ce mot porteur de notre seule pensée ». Quand il lit « Liberté, j'écris ton nom », il entend « Je crie ton nom ».

Spécialiste de l'histoire revécue, Georges-Emmanuel Clancier est un écrivain à double face : le poète de la mémoire cohabite avec le romancier populaire qui conquit un large public avec Le Pain noir, une tétralogie romanesque, « chef-d'oeuvre de l'exactitude et de la tendresse » selon son ami Claude Roy. Il appartient à une catégorie d'écrivains très minoritaires : les poètes romanciers auréolés de succès. L'auteur des Allumettes suédoises, Robert Sabatier, fin connaisseur du milieu littéraire, observait : « Les envieux, parlant de Clancier et de Sabatier, disent : "Les romans de Clancier et de Sabatier sont avant tout l'oeuvre de poètes", ou bien, en sens inverse : "Leurs poèmes, ce ne sont que des poèmes de romanciers." » Sous des dehors de personnage frêle à la Sempé, Georges-Emmanuel Clancier, élu « passager du temps » lors d'une exposition qui lui fut consacrée à Limoges pour son centenaire, se confond avec un Buster Keaton apaisé, accroché à l'aiguille d'une horloge qu'il oriente selon sa volonté, avec un éternel sourire.

Georges-Emmanuel Clancier en 2012 ©FREDERIC STUCIN/PASCO

à lire

Le Temps d'apprendre à vivre. Mémoires 1935-1947, GEORGES-EMMANUEL CLANCIER, éd. Albin Michel, 562 p., 24 euros.

À LIRE de G.-E. Clancier

Le Pain noir, éd. Omnibus, 1152 p., 29 euros.

Terres de mémoire, éd. La Table ronde, « La Petite Vermillon », 292 p., 8,50 euros.

Le Paysan céleste, suivi de Notre part d'or et d'ombre, éd. Poésie/Gallimard, 416 p., 10,90 euros.

à lire aussi

Georges-Emmanuel Clancier, passager du temps, COLLECTIF, préface de Pierre Bergounioux, éd. La Table ronde, 80 p., 18 euros.