Chirurgien du cerveau

Chirurgien du cerveau

Athée convaincu, passionné de sciences, le romancier ne cesse pourtant d'explorer des zones où la raison pure est mise en défaut. Comme beaucoup de ses personnages, l'héroïne de ce nouveau roman, une magistrate cérébrale, se trouve brutalement confrontée à sa propre vulnérabilité.

Ian McEwan est l'un des très rares romanciers à parler de ses personnages par le biais de considérations scientifiques. « Quand quelqu'un se venge, les centres nerveux activés dans son cerveau sont les mêmes que ceux associés au plaisir de se nourrir ou au plaisir sexuel » : voilà le genre de phrase que l'écrivain britannique peut prononcer en guise d'analyse des motivations de Henry Perowne, le chirurgien du cerveau héros de son roman Samedi, sorti en 2005. Incidemment, la chirurgie du cerveau est une profession typique des romans de McEwan. Les héros de ses livres incluent un prix Nobel de physique (Michael Beard dans Solaire), une spécialiste de la physique quantique (Thelma Darke dans L'Enfant volé), un journaliste scientifique (Joe Rose dans Délire d'amour) ou une militante communiste persuadée que la raison mène l'histoire (June Tremaine dans Les Chiens noirs). Dans Étrange séduction (1981, adapté au cinéma par Paul Schrader en 1990), le couple pervers que forment Robert et Caroline semble se livrer à une expérience sadique sur deux touristes venus à Venise dans l'espoir de relancer leur amour ; et le premier chapitre de Délire d'amour, de l'aveu même de son auteur, est construit comme une illustration de la théorie des jeux.

De la fiction comme expérience ? « La science m'a toujours intéressé, énonce Ian McEwan. Pour moi, c'est de la curiosité organisée, rien de plus, et quel esprit vif n'est pas curieux ? La vraie question serait de savoir pourquoi certains ne sont pas intéressés par la science. Elle est le meilleur moyen en notre possession pour tenter de comprendre le monde naturel en s'affranchissant des préjugés humains. La science nous a donné des merveilles bien plus extraordinaires que ce qui est rêvé dans les textes sacrés des religions. Elle produit de la beauté, son histoire est pleine d'accomplissement intellectuel héroïque et d'audace mentale. »

L'héroïne du nouveau roman de Ian McEwan, L'Intérêt de l'enfant, est, cette fois, une brillante juge de 59 ans, spécialiste du droit de la famille, du nom de Fiona Maye. L'idée de ce livre est née à l'occasion d'un repas. « La première fois que j'ai pensé qu'il pourrait être intéressant de centrer une histoire autour d'un juge, raconte Ian McEwan, c'était à un dîner réunissant des magistrats. Ils discutaient des différentes manières de rédiger un jugement. Je me trouvais là parce que l'un d'eux était un ami. À un moment, notre hôte a pris dans sa bibliothèque un volume contenant ses décisions, et je me suis mis à le lire, j'ai gardé le livre sur les genoux une bonne demi-heure. J'étais fasciné non seulement par la façon dont la littérature envahit les cours criminelles - histoires de meurtres et de viols, histoires d'amours brisés, problèmes médicaux - mais aussi et surtout par la qualité remarquable de l'écriture et par l'étendue des références philosophiques. »

Le droit face à la foi

Le livre prendra forme trois ans plus tard Humaniste convaincue mais nuancée, Fiona, qui a tout sacrifié aux exigences de sa carrière, se voit confrontée à un adolescent presque majeur, Adam Henry. La leucémie dont il est atteint nécessite, sous peine de mort, une transfusion sanguine que sa foi et celle de ses parents lui interdisent - ils sont témoins de Jéhovah. Le titre, The Chidren Act en anglais, renvoie à une loi votée en 1989 en Grande-Bretagne, selon laquelle, « quand un tribunal se prononce sur une question relative à l'éducation d'un mineur, l'intérêt de l'enfant doit être la priorité de la cour ». Mais où se situe l'intérêt en question ici ? Quelle est la décision juste ? Fiona doit-elle statuer en faveur d'Adam - respecter sa foi et sa liberté de se laisser mourir -, ou bien dans le sens des médecins, soucieux de lui sauver la vie et de procéder à la transfusion quitte à sacrifier sa religion ?

La force du roman tient, pour une part, à l'intelligence et à la vivacité narrative avec lesquelles l'auteur intègre dans son récit la volumineuse documentation qu'il a manifestement dévorée pour écrire. L'Intérêt de l'enfant peut se lire, pour partie, comme une exploration de la science juridique, et les nombreux cas relatés dans le livre sont tous authentiques ou du moins fortement inspirés de la réalité, à commencer par celui d'Adam Henry. Mais tous sont étranges et troublants, tous viennent nourrir de leur épaisseur humaine le livre, qui révèle peu à peu sa texture de fable existentielle à suspense.

Incapable de se décider après avoir entendu les avocats de chacune des parties, Fiona, par conscience professionnelle, décide de se rendre à l'hôpital pour discuter avec l'adolescent avant de rendre sa décision. Elle découvre un jeune homme à quelques semaines de sa majorité, parfaitement capable d'argumenter son point de vue. Comme le lecteur s'y attend, Fiona Maye se rend à l'avis des médecins, ordonne la transfusion et, dans les semaines qui suivent, constatant le soulagement de ses parents (à qui la décision de justice a évité de choisir), Adam perd la foi. Suivant les conseils prodigués par Fiona lors de sa visite, il découvre alors la musique, l'écriture, la poésie - en bref, ce que le monde laïc et séculier a de mieux à offrir, l'art et la culture se substituant à la religion. Et, bien sûr, c'est là que les problèmes commencent. « Tant de choses dans ce qui vous arrive dépendent de qui vous êtes », remarque Ian McEwan.

L'ironie romanesque veut que chacun trouve dans la vie l'équation parfaite qui va le mettre à l'épreuve. Le journaliste scientifique et férocement athée, dans Délire d'amour, se voyait pourchassé par un homme convaincu que Dieu lui ordonnait de l'aimer ; la communiste optimiste des Chiens noirs sombrait dans une démence mystique après sa rencontre avec les deux canidés du titre incarnant selon elle le principe du mal... Et c'est en elle, à sa propre surprise, que Fiona Maye va trouver le piège transformant en conte noir ce qui aurait pu n'être qu'une fable voltairienne. « Il est trop facile d'attaquer les religions, dit Ian McEwan. En matière de morale, elles sont un guide très faible, même si elles se prétendent, assez curieusement d'ailleurs, la source de la moralité. En réalité, la compassion, le sens intuitif de la justice naturelle inspiré des principes kantiens, tout cela est l'apanage de la raison séculière et laïque. C'est le seul système qui essaie de mettre au point un ensemble ne heurtant pas la majorité des individus et permettant le plus haut degré possible de liberté intérieure. Il essaie et, le plus souvent, il échoue, et c'est cela qui m'intéresse - l'étude des pièges que la rationalité contient et de certaines de ses fragilités. En ce sens, oui, tous mes personnages adhèrent à des degrés divers à la raison, mais c'est aussi ce qui les plonge dans la crise. Parce que la rationalité ne résout pas tous les problèmes. Fiona est quelqu'un de très intelligent mais de vulnérable. Elle se connaît mal et, comme beaucoup d'entre nous, se débrouille mieux avec les émotions des autres qu'avec les siennes. Elle a fait de la cour de justice l'arène de sa responsabilité, et c'est ce qui va la perdre. »

Ian McEwan a passé l'essentiel de son enfance dans des bases militaires en Asie, puis en Libye, dans un environnement dénué de livres. Inscrit à l'université dès son retour en Grande-Bretagne, il a publié en 1975 son premier texte, Premier amour, derniers rites (prix Somerset-Maugham), un recueil de nouvelles, suivi d'un deuxième, Sous les draps - avant son premier roman, Le Jardin de ciment, dont Philip Roth, qui passait alors la moitié de son temps en Grande-Bretagne, avait lu le manuscrit. L'écrivain britannique cherchait alors dans la littérature américaine, chez Roth ou Bellow, l'énergie et le sens de l'outrage qui faisaient selon lui défaut dans son pays à la fiction, à son sens trop marquée encore par des codes sociaux étouffants. Si le goût pour le bizarre, pour le macabre et le sadisme caractérisant ces premiers textes voisine de plus en plus ouvertement, dans les années 1980, avec l'intérêt pour les Lumières et la science, c'est aussi une question de contexte politique. La chute du mur de Berlin (toile de fond des Chiens noirs), la fatwa lancée contre Salman Rushdie (qu'il héberge alors quelque temps clandestinement dans un cottage) mettent au centre du débat mondial la question de la raison et de l'histoire, celle aussi de la foi. Dès cette époque, l'héritage des Lumières est une question qui ne va plus de soi

Chantre précoce de la laïcité

Dans les années 2000, avec l'essayiste Christopher Hitchens et le romancier Martin Amis, Ian McEwan devient l'un des chantres de la défense de la laïcité. « Autrefois, dit-il, dans le monde que je fréquentais tout du moins, plus personne ne parlait de religion, on voyait ça comme une question réglée. Aujourd'hui, par contraste, les cours de justice sont littéralement encombrées d'affaires domestiques ayant trait à la foi, qu'elle soit chrétienne, musulmane ou juive. » Il sait que le nouvel élan religieux constaté un peu partout (et pas seulement dans l'islam) ne contredit pas le désenchantement du monde, mais en prend acte et l'accompagne : les mystères de la Trinité, la mystique soufie ou l'exégèse des textes saints comptent moins, désormais, pour les religions, que l'emprise sur les êtres et les moyens de l'entretenir. Sont dès lors stratégiques les « sujets de société », comme on dit dans les magazines : ce qui fut l'enjeu des grands mouvements des années 1960 (la question de la liberté individuelle), après avoir nourri la presse féminine et les manuels de développement personnel, est désormais le théâtre d'opérations favori des religions. En ce sens, si ironique soit-il, L'Intérêt de l'enfant est, aussi, une réponse à ce constat. « Si je me demande, en tant qu'athée, à quoi sert de vivre, dit l'écrivain, ma réponse doit inclure la notion d'une quête de sens. De ce point de vue, art et science convergent. La quête de sens leur est commune. » Quelques mois après les attentats du 11 septembre 2001, dans l'entretien qu'elle a eu avec lui pour le magazine Believer, la romancière Zadie Smith faisait remarquer combien, à ses yeux, l'attaque contre le World Trade Center ressemblait à un épisode sorti d'un roman de McEwan : deux objets familiers, produits de la raison technique, volant dans un ciel familier, avec pour résultat une catastrophe bizarre, inouïe, à laquelle nul ne s'attend. En ce sens, oui, McEwan est un écrivain d'aujourd'hui. Il cherche à donner sens et forme au monde étrange, violent, technologique et archaïque dans lequel nous sommes entrés et que nous ne savons pas nommer.

Né en 1948 à Aldershot (Angleterre), Ian McEwan passe la majeure partie de sa jeunesse en Extrême-Orient et en Afrique du Nord, où son père militaire est affecté. Il publie son premier recueil de nouvelles en 1975 et son premier roman, Le Jardin de ciment, en 1978 (en français chez Points). Il s'est depuis affirmé comme l'un des écrivains britanniques les plus lus dans le monde, avec des romans tels que Les Chiens noirs (1992), Délire d'amour (1997), Sur la plage de Chesil (2007), Solaire (2010), ou dernièrement Opération Sweet Tooth (2012), tous disponibles en français chez Folio.

Photo : Ian McEwan, le 14 mars 2011 ©JEAN-LUC BERTINI/PASCO

Vient de paraître

L'Intérêt de l'enfant, IAN MCEWAN, traduit de l'anglais par France Camus-Pichon, éd. Gallimard, 232 p., 18 euros.