JOËL DICKER rallume « son radar »

JOËL DICKER rallume « son radar »

À tout juste 30 ans, le Suisse publie la suite de sa triomphale Vérité sur l'affaire Harry Quebert, vendue à 3 millions d'exemplaires dans le monde. Mêlant discipline de fer et décontraction apparente, candeur et agilité, le story-teller est un drôle de bulldozer affable. Sur le papier, la machine peut tourner trop rond.

La précision suisse exige d'être à l'heure, mais c'est oublier que Joël Dicker, lui, est en avance. Paisiblement assis dans un coin dérobé de l'épicerie italienne où il a ses habitudes, à peine rentré d'un séjour estival aux États-Unis où il se rend une ou plusieurs fois par an depuis l'enfance, il retrouve son port d'attache. « Genève, c'est mes racines. Étonnamment, je n'ai pas de problème d'identité, pas de complexe par rapport à cela. En Suisse romande, il y a cette idée que la littérature est liée à un terroir. Je ne suis pas d'accord. Ma génération a perdu la notion de frontière, d'où l'importance d'une plus grande identité. Je sais qui je suis et d'où je viens. » La question des origines irradie précisément son nouveau roman, Le Livre des Baltimore, où s'entrechoque le destin des deux branches d'une même famille, les Goldman-de-Baltimore et les Goldman-de-Montclair. Un nouveau livre très attendu après le succès de La Vérité sur l'affaire Harry Quebert, parue en septembre 2012.

L'action se déroule de nouveau aux États-Unis, entre New York et la Floride, elle replonge au coeur du récit son personnage emblématique, Marcus Goldman, écrivain perpétuellement hanté par la page blanche. Ses tourments littéraires articulent le récit, ou plutôt le « Drame ». « Quand j'ai commencé La Vérité sur l'affaire Harry Quebert, c'était une trilogie, d'ailleurs à la fin, j'avais écrit "À suivre". Je savais que mon prochain livre se continuerait avec Marcus Goldman avant même que le premier connût un tel succès. » Un succès qui, à ce jour, se chiffre à 3 millions d'exemplaires (1,6 million en français et 1,4 million dans diverses traductions).

Joël Dicker se sait attendu au tournant. Pour concevoir ce nouveau roman, l'histoire d'une amitié fraternelle et dévorante entre trois cousins germains, Hillel, Woody côté Baltimore et Marcus côté Montclair, il a dû retrouver son « radar ». « En 2012, pendant plusieurs mois, j'ai été archi-sollicité par La Vérité sur l'affaire Harry Quebert. Lorsque je me suis remis à ce nouveau livre sur lequel j'avais déjà travaillé, je n'arrivais plus à discerner entre mon envie d'écrire et celle de prolonger le succès. Mon radar était cassé. Il a fallu réapprendre. J'ai dû faire le tri. Tant de lecteurs m'avaient dit être tenus en haleine par le meurtre dans Harry Quebert que j'hésitais à en introduire un autre. Pourtant, je n'avais alors pas eu l'impression d'avoir écrit un polar. Du coup, je me suis interdit avec Les Baltimore d'écrire un livre qui pourrait m'enfermer dans ce genre dans lequel je ne me retrouve pas. »

Il y a quelque chose de déroutant chez Joël Dicker, un mélange de candeur et d'agilité, voire d'habileté, un visage posé, souriant, aucune posture d'écrivain tourmenté. Sa success story aurait eu de quoi lui tourner la tête, toutefois il reste d'une humilité toute helvétique. Joël Dicker a grandi au milieu des livres sans pour autant les sacraliser. Écolier, il crée La Gazette des animaux, écrire coule de source ; sur sa table de chevet La Promesse de l'aube de Romain Gary côtoie Les Pauvres Gens de Dostoïevski. Au fil de ses cahiers achetés au Canada, il accumule notes, impressions et dessins, une autre de ses passions avec la musique. À peine un livre terminé, avant même son impression, il entame le suivant, jamais de temps mort. « J'ai besoin du contact avec le papier. Il me faut aussi des pages quadrillées, je n'aime pas les pages blanches. » Un casque vissé sur les oreilles, au son d'Ed Sheeran, de The 1975, ou encore de Michel Petrucciani, il travaille, dès l'aurore, parfois dès 4 heures du matin, jusqu'en début de soirée. En 2012, il s'affranchit de son mi-temps d'attaché parlementaire à l'Assemblée constituante genevoise, rompt avec le jeune juriste qu'il était pour s'incarner en Joël Dicker, l'écrivain. « Je fais tout ce dont j'ai rêvé. Mon imagination est comme une plaie qui n'arrête pas de couler. Ma colonne vertébrale, c'est ma discipline de travail. Avec la musique, je me concentre, j'ai du mal à écrire dans le silence, je peux même lire et regarder la télévision en même temps. » Une sirène retentit alors dans la rue, Joël Dicker tend l'oreille : « Ça c'est une ambulance jaune ! » Raté, « c'est une voiture banalisée de la brigade de sécurité routière »... « Avec un ami on est passionné par les sirènes et on joue à les reconnaître. Il y a ici à Genève une variété de sons particulière, entre le Cardiomobile, les pompiers, les ambulances, c'est très différent, le son dépend aussi de la vitesse du véhicule. Il n'y a pas l'équivalent aux États-Unis où ces sirènes sont plus uniformes. »

Soixante-cinq versions

Il y a décidément beaucoup de bruit dans la tête de Joël Dicker, ses intrigues n'en sont pas moins millimétrées. Le « Drame » est distillé, infuse lentement, le lecteur se laisse happer malgré quelques ficelles trop visibles - « Comment aurais-je pu imaginer ce qui allait leur arriver ? » clôt ainsi le chapitre XXII à la façon du fameux cliffhanger des séries télévisées. « Je travaille par versions successives. Lorsque je commence un roman, je n'ai pas de plan établi ; pour le dernier, je suis ainsi passé par soixante-cinq versions. Quand ça ne marche pas, on le sent. C'est comme le plaisir du mathématicien à la recherche d'une inconnue. » Au final, ce nouveau roman ressemble comme un jumeau au précédent. « Non, un cousin ! » Le récit avance au fil du manuscrit de Marcus Goldman, les chassés-croisés sur une période de vingt-cinq ans permettent d'abattre judicieusement les cartes du Drame dont la majuscule est répétitive... Trop ? « Cette majuscule a son importance, car elle marque un tournant majeur de la vie de Marcus, ce qu'il considère lui comme un drame, alors que finalement ce n'est que la vie. Cette majuscule est le signe de la construction mentale qui est la sienne. Je suis fasciné par ce qui se passe à l'intérieur des gens, pourquoi agissent-ils ainsi ? » Dans le concert de louanges qui suivit la parution de Harry Quebert, un bémol revenait : la faiblesse des dialogues, en particulier ceux avec le personnage de la mère juive. Dans ce nouveau livre, certains clichés auraient pu être évités (« Seuls survivent les rêves les plus grands. Les autres sont effacés par la pluie et balayés par le vent » ; « Où nous allâmes ? Sur la route de la vie »). À la lecture du manuscrit, son éditeur, Bernard de Fallois, a conseillé de reprendre certains passages touchant au travail de l'écrivain. « Mon interface, c'est lui. Il est sans complaisance. En 2012, il m'a dit de me méfier du succès. Il était enthousiaste avec L'Affaire Harry Quebert, mais Les Baltimore, il m'a dit, ça, c'est un vrai roman. »

En couverture cette fois, pas de tableau d'Edward Hopper, mais la photographie d'une maison cossue au même air de famille. « Avec Bernard de Fallois, on a opté pour une photo, car on voulait davantage ancrer le livre dans la réalité. Avec lui chaque détail compte, il a une relation physique au livre. » Et cette admiration pour tout ce qui brille, comme les Goldman de Baltimore portés aux nues par Marcus Goldman enfant, est-ce une zone de vulnérabilité personnelle ? « Ce n'est pas tant cela qui me questionne que la honte ressentie après un tel aveuglement. Si Marcus a été gêné du modeste niveau de vie de ses parents face à ses cousins nantis, toute cette richesse apparente n'a fait que voler en éclats au fil du temps. » Cette expérience de la précarité du destin donne à la vocation littéraire de Marcus Goldman une dimension réparatrice. « Pourquoi j'écris ? Parce que les livres sont plus forts que la vie. Ils en sont la plus belle des revanches » (p. 476). Illusoire ? Forcément. Mais, ce qui est sûr, c'est que celui qui tire les ficelles avance vite, très vite.

Photo: Joël Dicker ©VALERY WALLACE/STUDIO CYAN/EDITIONS BERNARD DE FALLOIS

Né en 1985 à Carouge, petite « cité sarde » accolée à Genève, Joël Dicker est fils d'un professeur de français et d'une libraire. Son deuxième roman, La Vérité sur l'affaire Harry Quebert, publiée en 2012 aux éditions de Fallois, a rencontré un grand succès, couronné par le prix de l'Académie française et le Goncourt des lycéens.

à lire

Le Livre des Baltimore, JOËL DICKER, éd. de Fallois, 450 p., 22 euros.