D'un Cantal natal et mortel

D'un Cantal natal et mortel

Fille de paysans, prof de lettres classiques, elle a quitté grâce aux mots ce pays enclavé. Elle y revient par le même biais, en creusant sans relâche dans une terre âpre et noire.

Nette, dense, la voix de Marie-Hélène Lafon, au téléphone, fait résonner les vibrations de son pays : le Cantal. Si ses « lignes de tension » se situent entre Paris et « ce pays perdu à mille mètres d'altitude » quitté à 18 ans, elle a gardé une perception organique des choses : une façon frontale de « tailler sa route, creuser sa trace, faire son gîte ». Alexandre Vialatte le disait, l'Auvergne est une île. Les êtres y sont, plus qu'ailleurs peut-être, marqués par la géologie. La romancière décrit quant à elle un « pays ramassé sur lui-même, clos et voué à le rester autant par les fatalités de sa géographie et de son climat que par les rugueuses inclinations de ses habitants ». Dans « La fleur surnaturelle », nouvelle du recueil Histoires, tout juste paru, elle distingue, au sein du massif volcanique du Cantal, un « pays bas où tout est plus doux », le « bon pays », et le « pays d'en haut », « au temps sauvage », qui est le sien. Quand on habite « au toit du monde », dans les confins, peut-être n'en redescend-on jamais tout à fait.

Pourtant, il a fallu partir. Quand on est issue de la petite agriculture de montagne au milieu des années 1960, on sait d'emblée qu'on ira gagner sa vie ailleurs. Si le monde paysan, au début du XXe siècle, était le socle de la population française (plus de 50 %), il est devenu totalement résiduel (moins de 3 %), et le travail à la ferme n'est plus une perspective : « J'ai grandi dans un univers voué à disparaître. Mes personnages sont traversés par ce choc qui ressemble à une mort. » Cette relation très forte au monde de l'enfance est teintée de paradoxe : un monde auquel on est attaché, mais duquel il va falloir s'arracher - souvent, si l'on est une fille, pour une carrière dans la fonction publique, à l'abri des aléas : Poste, chemin de fer, enseignement, tel était le « programme parental tacite ». Pour elle, ce sera les lettres classiques à Paris, comme la Claire des Pays, le plus autobiographique de ses livres. Elle y raconte l'incubation du pays premier dans le monde rencontré, l'appropriation du monde citadin et de ses codes culturels et sociaux.

Claire, comme son auteur, est habitée de résurgences, tels les cheveux de sa camarade de faculté, Lucie, qui lui font penser aux crinières des chevaux. Les traces de ce monde d'avant se retrouvent dans l'écriture : le registre des images, mais aussi le lexique. Parce qu'elle sent qu'ils disparaissent, elle insère, « comme une marqueterie », des termes vernaculaires. « J'aime le paradoxe de cette expression, "inscrire une trace". Une trace peut être durable, mais aussi fugace (une trace dans la neige), ou illisible, comme celle des animaux dans les bois, que ne savent lire que ceux qui ont la connaissance de ces choses, et qui pour les autres est non seulement illisible, mais invisible. » L'oralité, aussi, contraste avec son goût des mots chatoyants. Férue de philologie, de langues anciennes, agrégée de grammaire, elle aime ce rapport technique à la langue, « le matériau textuel en lui-même, l'unité mot, l'unité phrase ». Enseignant au collège le français, le latin et le grec, elle veut « donner accès au sens » : « Je dis à mes élèves que faire du latin c'est faire du Lego mental, on emboîte les caisses. » Ce goût des périodes latines, des jeux syntaxiques la poussera, petit à petit, à élargir sa phrase, à repousser le point.

Maison « mangée d'ombre »

Si elle ne commence à écrire qu'à 34 ans, c'est pour se laisser, peut-être, un temps d'absorption. Son écriture : une précision photographique, presque chirurgicale, un enfoncement progressif dans le réel, teinté de mélancolie - elle observe de près ce qui est aujourd'hui loin d'elle. Ses auteurs de prédilection - Genet, Calaferte - sont des transfuges sociaux, qui se sculptent une vie par la langue. Elle l'écrit dans Traversée (2013) : écrire et partir procèdent du même mouvement. De là cette esthétique de la trace.

Ses personnages sont les produits contrariés d'un monde en train de s'effondrer. Dans Les Derniers Indiens (2008), la dynastie des Santoire meurt de ne jamais s'être mélangée : « Marie sentait la nuit que la mort de la mère avait été comme une sorte de frontière, ils l'avaient franchie, ensemble ils étaient de l'autre côté, elle ne savait pas de l'autre côté de quoi, mais de l'autre côté, et ils ne seraient pas rejoints. » « Trouée, mangée d'ombre », leur maison est habitée de plus de morts que de vivants. En un orgueil de classe irréductible, la mère voue ses enfants au malheur plutôt qu'accepter toute ouverture. Ici la perte du fils Pierre, revenu pour mourir, semble préférable à son départ pour « faire maison » avec une divorcée. De même lit-on entre les lignes que son frère Jean a commis l'irréparable avec l'assentiment tacite de la mère. S'en est-il pris à l'Alice, la bâtarde des voisins ? La mère en garde le trophée (une ceinture verte), l'Alice n'étant à ses yeux qu'un produit dérivé bon à être dépecé dans les bois noirs de l'hiver. Les mères, dans ces livres, régentent la sexualité de leurs fils. L'inceste se lit en creux. « Liturgie », dans Histoires, raconte le lavage de dos rituel du père par ses deux filles... Décrivant un processus inverse à celui des Derniers Indiens, L'Annonce (2009) console par sa dimension « profondément navrée et douloureuse ». Paul, en dépit du vieux monde incarné par sa soeur et ses oncles, va élargir sa vie en accueillant Annette, rencontrée par petite annonce, et son fils. Or Paul est de la même génération que l'auteur, née en 1962 : l'ouverture, peut-être, est devenue possible.

Au coeur de la nature, les maisons sont le personnage central des romans : hommes et femmes sont des corps à l'intérieur du corps plus grand de la demeure, elle-même inscrite dans le corps du paysage. Dormant dans les lits où sont nés et morts ceux de leur sang, ce sont des personnages-lignée, qui portent en eux « les vieux morts », et la terre ancestrale. Paul est de cette « race verticale » paysanne, la terre lui confère une énergie tellurique qui lui permet de s'opposer au monde de l'avant et de trouver sa place dans celui d'aujourd'hui.

Pour Marie-Hélène Lafon, l'écriture est une course de fond : chaque texte doit trouver la bonne distance. Un motif peut lui sortir des doigts sous forme de roman, puis se réinventer en nouvelle, ou l'inverse. Ses Histoires, qui reprennent les douze textes d'Organes (2006) et d'autres inédits, sont liées non seulement les unes aux autres mais à ses autres textes. Personnages, maisons, bêtes, objets (mazagrans, robe de mariée) deviennent des « composantes lancinantes » qui cristallisent ce qui la traverse. Une même « pâte thématique malaxée depuis vingt ans ». Dans cette vaste constellation romanesque, la nouvelle « La maison Santoire » a été détachée du roman Les Derniers Indiens, et le dernier tiers du Soir du chien (2001), son premier roman, est réapparu sous la forme du texte « Roland », resserré autour du point névralgique : « Hier Roland s'est pendu avec ses bottes. » Son « nombril » textuel ? la forme du récit de vie - ce n'est pas un hasard si Vies minuscules de Pierre Michon et Un coeur simple de Flaubert sont ses livres cultes. « Tenter vainement de ramasser une vie dans un paquet de pages... C'est à tenter toujours et à ne réussir jamais. »

Une oeuvre « violemment autobiographique », où elle serait partout « en pièces et morceaux », garçonnet de 12 ans aussi bien que femme de 72, l'autobiographie de chacun ne valant que si elle s'élargit à celle de tous. Son oeuvre capte une résonance - le frisson de ce qui est invisible, pour rentrer à l'intérieur des choses. De l'autre côté.

Photo : Marie-Hélène Lafon, en 2014 ©PHILIPPE MATSAS/OPALE/LEEMAGE

À LIRE

Histoires, MARIE-HÉLÈNE LAFON, éd. Buchet-Chastel, 320 p., 16 euros.