Romancier « à ras d'homme »

Romancier « à ras d'homme »

L'auteur des Lisières retourne creuser le terreau de sa jeunesse, la grande banlieue, à travers le récit d'une dévastatrice affaire de moeurs impliquant un maire - manière d'une nouvelle fois saisir le désarroi de la France « périphérique ».

L'univers de La Renverse ne surprendra pas les lecteurs d'Olivier Adam. Ni sa thématique. Antoine, le narrateur, y raconte le séisme qui a dévasté sa jeunesse : sa mère, qui passait pourtant, dans leur ville de M., en grande banlieue parisienne, pour une femme exemplaire et une bonne catholique, adjointe aux affaires scolaires à la mairie, s'est retrouvée au coeur d'un énorme scandale. Non seulement elle était la maîtresse du maire, Jean-François Laborde, qui fut un temps ministre délégué et l'un des ténors de son parti, mais elle l'avait aidé à organiser des partouzes avec des jeunes femmes fragiles des « quartiers », menacées de représailles si elles parlaient. Elles ont quand même fini par saisir la justice, d'où un procès retentissant, des années de drame, de haine, de calomnies. L'une d'entre elles, Célia B., se suicidera. La famille d'Antoine, notamment son jeune frère Camille, ne s'en remettra pas et partira vivre à l'étranger, très loin... C'est la mort de Laborde, alors qu'il tentait son come-back à M., qui a fait remonter toute cette boue dans la mémoire d'Antoine, lequel a aussi vécu une histoire d'amour avec Laetitia, la propre fille du politicien déchu.

L'imaginaire pavillonnaire

Olivier Adam dit de lui-même : « Je suis une éponge » Un écrivain qui travaille « à ras d'homme ». Ce qui l'intéressait, dans cette histoire, c'était de se placer du côté des jeunes de l'époque, Antoine, Camille et Laetitia, victimes des fautes de leurs parents. C'était aussi une manière d'évoquer son propre milieu, son terrain et son terreau. Né à Paris en 1974, Adam a grandi dans l'Essonne, « dans les zones 4-5 du RER ». Dans une zone pavillonnaire, pas résidentielle, mais pas non plus dans une HLM. Une famille de tout-petits bourgeois, « mais on fréquentait tout le monde. Il y avait encore, dans ces années-là, 1980-1990, une relative "mixité sociale" ; aujourd'hui, ce sont des univers clos, étanches », dit-il. Son père est employé de banque, sa mère femme au foyer. Mais, si l'on remonte un peu, on trouve des « prolétaires », comme on disait jadis. Des origines que son père revendiquait, même s'il éprouvait un certain désir d'ascension sociale. En particulier pour ses fils. D'où sa relative déception lorsque Olivier, après cinq années d'études d'économie et de gestion à l'université de Paris-Dauphine suivies sans conviction, passées à « potasser [son] Modiano » plutôt que ses polycopiés, se lance dans des entreprises culturelles afin de se rapprocher de ce monde du livre qui le fascine et dont il pressent qu'il sera un jour le sien. Il cofonde les Correspondances de Grignan, puis de Manosque, avec Olivier Chaudenson - avant de laisser sa place à Arnaud Cathrine. Ensuite il travaille dans l'édition, brièvement, comme directeur de collection aux éditions du Rouergue. « J'étais contraint de faire aux manuscrits des autres ce que je n'aurais surtout pas voulu qu'on fasse aux miens, se souvient-il : lire vite, se faire une idée, refuser. » Mais sa famille, avec qui les rapports ne sont, semble-t-il, pas faciles, a vite compris que son vrai but, dans la vie, c'était l'écriture romanesque. Sur des sujets pas forcément très gais, et parfois présentés dans la presse comme autobiographiques. Ce qui n'est pas le cas. « Je n'écris pas d'autofiction, précise Olivier Adam, mais je ne m'interdis rien. »

Alors, même si ses parents « préféreraient qu'[il] écrive des comédies », ses romans, avant que tout cela ne devienne une évidence, traitent des migrants de Calais (À l'abri de rien, L'Olivier, 2007), ou du désespoir de la classe ouvrière, qui finit par voter Le Pen, dans Les Lisières (Flammarion, 2012), l'un de ses plus grands succès : 200 000 exemplaires vendus environ, toutes éditions confondues. Car, non seulement Olivier Adam, qui a publié son premier roman en 2000 au Dilettante, Je vais bien, ne t'en fais pas, devenu culte, et qui rencontre toujours le même succès en poche, est l'un des écrivains majeurs de sa génération, mais la plupart de ses livres se vendent très confortablement. Ce qui lui permet d'en vivre bien. Quatre de ses romans (Poids léger, Je vais bien, ne t'en fais pas, À l'abri de rien et Des vents contraires) ont, en outre, fait l'objet d'adaptations au cinéma et à la télévision, et il en a été le coscénariste. Bien qu'il dise « penser en roman », il a également été le coscénariste de deux autres films, L'Été indien et Welcome. Ce dernier, de Philippe Lioret, sorti en 2009, avec Vincent Lindon, a totalisé 1,3 million d'entrées en France. Et provoqué une violente polémique à propos de l'immigration, avec le ministre de l'époque, Éric Besson.

Il se définit comme « un bourdieusien de Prisunic »

Olivier Adam, sans être un militant, assume ses convictions et ses engagements, à gauche toute. Il va voir sur place, à Calais par exemple, mais pas comme un journaliste. Pour écrire « sur ce qui me touche, par rapport à ma propre histoire », exprimer son sentiment. Comme dans la chronique qu'il donne à Libération le samedi, en alternance avec d'autres intellectuels. La dernière, la veille du second tour des régionales, était un réquisitoire sans ambiguïté, et même volontairement provocateur, contre le FN. « Je savais que cela allait susciter des réactions violentes, explique-t-il. Je me suis fait insulter sur les réseaux sociaux, traiter de "Khmer rose" ! Ça n'est pas grave, même si j'ai tort de lire absolument tout ce qu'on écrit à mon sujet : je me fais du mal. »

Son parcours littéraire, assez classique finalement - après plusieurs manuscrits refusés, un texte envoyé à différents éditeurs, premier roman accepté et publié par Le Dilettante, puis le choix de passer à L'Olivier, maison satellite du Seuil, et ensuite de suivre son éditrice, Alix Penent, chez Flammarion -, son succès - en dépit du fait qu'il n'ait encore obtenu aucun des grands prix, surtout pas ce Goncourt pour lequel il a été plusieurs fois présenté par la presse comme « ultra-favori » -, Olivier Adam les considère comme « un miracle ». « Bien sûr, j'aurais aimé remporter le Goncourt la dernière fois, en 2007. Il a fallu quatorze tours de scrutin pour nous départager, Gilles Leroy et moi ! Mais je suis très à l'aise par rapport à ça. Il y a des lecteurs qui aiment mes livres, attendent le suivant, et ça c'est le plus beau succès dont je puisse rêver. Pour le reste, je ne suis pas un personnage de la scène littéraire, je n'ai pas de stratégie. Mes livres paraissent lorsqu'ils sont prêts. » Ce qui est le cas de La Renverse, scandale politico-familial en grande banlieue parisienne, une histoire « à la Chabrol » qui peut être lue de façon « politique », étiquette qu'Olivier Adam, qui se définit comme « un bourdieusien de Prisunic », assume volontiers. Le roman vient de paraître. Encore raté pour le Goncourt ? Peu lui importe. Olivier Adam préfère parler de l'une de ses filles, Juliette, 13 ans, qui écrit déjà des nouvelles « plutôt sombres ». Comme son père. Et comme sa mère, Karine Reysset, sa compagne depuis la faculté et sa première lectrice. Avant son éditrice.

Écrivain et scénariste, Olivier Adam est né en 1974. Après des études de gestion à l'université Paris-Dauphine, il fonde en 1999 les Correspondances de Manosque. En 2000, sort son premier roman - Je vais bien, ne t'en fais pas (Le Dilettante) - qui lui vaut un succès populaire. En 2004, son recueil Passer l'hiver (L'Olivier) remporte le prix Goncourt de la nouvelle tandis que son roman À l'abri de rien (L'Olivier) atteint la finale du prix Goncourt 2007.

Photo : Olivier Adam ©DAVID IGNASZEWSKI/KOBOY/FLAMMARION

à lire

La Renverse, OLIVIER ADAM, éd. Flammarion, 268 p., 19 euros.