Les tables d'une chamane

Les tables d'une chamane

Hantée par les spectres des guerres, nourrie de spiritualités et de théologie, elle se méfie néanmoins du « sacré comme de la peste ». Depuis une trentaine d'années, elle sonde les vivants et les morts, les esprits et les corps - par exemple, dans son dernier roman, ceux d'un cochon réincarné en jeune homme qui s'invite à notre table.

Comment croire qu'un si petit être accueille en son giron une telle cohorte de personnages ? Car il ne faut pas se fier à sa frêle silhouette. Sylvie Germain, grandes bottes et boucles d'oreilles tintinnabulantes, est une artiste baladin. Sa douceur se fait empathie mutine. En plus de trente ouvrages, elle se livre, avec ses héros, à un drôle de jeu. Non contente de plonger ses figures dans le magma de l'histoire, elle prend un malin plaisir à ne pas clore leurs destinées.

Son premier roman est une quête initiatique sur cinq générations, confrontées à la violence du siècle (de 1870 aux Guerres mondiales). Née en 1954, l'auteur du Livre des nuits entretient avec ces conflits une relation « charnelle », pour avoir touché, chez son grand-père criblé des cicatrices de 1914-1918, le « corps de la guerre ». Dans les années 1970 se lève la chape de plomb qui pesait sur la Shoah. Sa famille n'a pas connu la déportation, mais « l'ampleur de l'ignominie », les témoignages de rescapés seront pour elle un « traumatisme éthique ». Dès lors, sans nommer les lieux, les pays ou les religions, elle explorera inlassablement l'énigme du mal, collectif comme individuel : Opéra muet (1989), L'Enfant Méduse (1990), etc. Elle consacrera aussi une biographie à Etty Hillesum (1999), mystique juive néerlandaise morte à Auschwitz. Point d'imprécation, pas d'explication. Si les guerres d'Algérie ou de l'ex-Yougoslavie sont indentifiables, aucune référence n'est explicite.

Dans son nouvel opus, À la table des hommes, son héros est un cochon qui renaît en jeune homme au cours d'une nuit d'apocalypse. Le merveilleux et la métamorphose ont valeur ici de déchiffrement. À l'origine, nous dit-elle, l'indignation d'« entendre les gens user de noms d'animaux pour s'insulter. Doté d'une symbolique forte, le porc a un statut contradictoire, soit consommé à foison, soit frappé d'un tabou radical. Le mépris, dans les deux cas, ne masque-t-il pas la proximité entre l'homme et le cochon ? » Manger sa chair frôlerait alors l'anthropophagie. En conteuse, elle fait accomplir à son héros un trajet métaphysique inédit : l'homme n'est plus au centre de la création. Mais Babel, rebaptisé Abel, sera confronté de bout en bout, dans cette parabole de l'humanité (il apprend à parler, à rêver, à pleurer), à la barbarie. Inversion subversive des polarités : la bestialité est ici du côté des hommes, alors qu'Abel, qui a conservé son innocence animale, en garde l'anima, le souffle premier. L'homme serait-il un cannibale qui, « en une explosion d'autophagie », tue ses congénères par haine de l'autre, « autre forme de haine de soi » ?

À l'écoute des « voix tues »

« Écrire est le plus sérieux des jeux. [...] C'est jouer à la marelle, on avance à cloche-main ; c'est vers le silence que l'on tend », écrit-elle dans Rendez-vous nomades, où elle interroge sa relation au divin. Sylvie Germain laisse infuser ses romans tels des « pressentiments » : « Je ne peux tricher avec ce qui me vient, ne sais jamais où je vais, d'où je pars. » Les êtres qu'elle coud surgissent-ils à l'avenant, ou est-ce elle qui, par mimétisme, adopte, pour mieux les écouter, la posture qu'elle a inventée pour eux ? Tous, elle les « lance sur les chemins », dans les forêts du Morvan, ou à Prague, où elle a passé sept ans (Immensités, dédié aux dissidents de la révolution de Velours, La Pleurante des rues de Prague et Jours de colère).

Magnus, dont le roman porte le nom (2005), est un déraciné lui aussi. Il découvre qu'il n'est pas le fils de ses parents, mais un « greffon », un « réfugié à la puissance deux sous le toit d'émigrés », « l'otage posthume de deux prédateurs », enlevé par l'épouse d'un médecin nazi. Un fils « mortifié ». Le secret de sa naissance lui a été dérobé, et, à 20 ans, « pèlerin de colère », « défroqué », il est un inconnu à lui-même. Comme Abel, il rencontre des êtres qui, les uns après les autres, lui sont enlevés, avant de se voir assailli par une « crue de mémoire », transe somnambulique qui lui fait revivre sa destinée. Mais, traçant son véritable nom, il l'efface par mégarde et reste « plein de vide ». Son identité ravie existe au fond de lui, latente, mémoire diagonale de l'oubli.

A-t-il remplacé cette plénitude par les êtres qui sont morts, lesquels, par-delà l'absence, parce qu'il les a aimés, vivent en lui ? Là se tient le sens fantasmatique des fables de Sylvie Germain, écrivaine chamane qui fait dialoguer vivants et morts. Pour cette prêtresse orphique, « le réel et l'imaginaire transhument sans cesse de l'un à l'autre », la terre est un « énorme fablier ». Dans Le Monde sans vous, « imprécis de géographie passionnelle », elle emprunte ses chemins de traverse pour évoquer celle qui lui a donné le jour : « Flammerole ma mère. » L'inconnu des grands espaces sibériens lui sert à approcher celui, « radical, de la disparition », « la pulpe du coeur ». La romancière est à l'écoute de la « chair des vivants, du corps de la terre » : « Les voix tues parfois remontent sous la surface de la texture actuelle du monde, voix clandestines qui brouillent celles des vivants. »

C'est sous cette inflexion affective, organique, qu'en soeur des mal-aimants elle donne l'hospitalité à ses séquestrés du coeur, qui déambulent d'un récit à l'autre, plaidant pour une humanité élargie à l'ensemble du vivant. Nourrie de philosophie (la discipline de sa thèse), de christianisme, de judaïsme, elle est bercée par la théologie négative de la mystique rhénane : l'exégèse spirituelle des textes sacrés et une morale du renoncement, du dépouillement. Mais elle « se méfie du sacré comme de la peste », parce qu'il enferme, parce qu'il affirme. Tous ses livres, jusqu'à l'acte d'écrire, jaillissent du récit premier : le Livre des rois, notamment, au chapitre XIX, le passage d'Élie, suggestion minimale du divin qui confine à l'implicite : Dieu est un souffle, qui est par ce qu'il ne dit pas. Nous « sommes », y compris dans ce qui ne se voit pas, dans ce qui n'est plus, nous chuchote-t-elle.

À l'instar de l'hôtel-livre de son nouveau roman, ses contes sont des maisons, des réverbérations, hôtes d'une littérature palimpseste qui attrape au vol des petits bouts d'êtres. « Morcellement qui se passe dans le corps des vivants endeuillés », chaque être aimé, en disparaissant, ravit un peu de chair à ceux qui restent. L'auteur mène ses personnages à une forme de délivrance par le détachement : un « consentement, un renoncement à la colère ». Quelque chose les traverse, dont ils sont porteurs mais auquel ils n'ont pas accès. Abel voudra-t-il rester homme, ou sortir de ce règne ? Est-ce le cochon qui est devenu un petit d'homme, ou le jeune garçon, mort à ses côtés, qui s'est fondu en lui, recaptant sa vie ? Morts tous deux au début, « leurs sangs, leurs sueurs, leurs effrois se sont mêlés, comme s'il avait fallu deux pour en faire un ». « Nous sommes écrits », dit-elle. Est-ce parce qu'elle a songé à devenir peintre ? Souvenirs, bribes d'une lointaine anamnèse, les êtres naissent derrière son front comme une peinture pariétale. Un style étincelant, poudroyant, où la poésie tient lieu de destin. Pour la suite ? Elle rêve d'un livre-table où viendraient s'asseoir les personnages de tous ses romans, et pas nécessairement le héros - c'est eux qui l'inviteraient. Un banquet auquel on rêverait de prendre part si on avait la chance d'être une créature de papier. Osera-t-on demander une dérogation ?

Après avoir suivi les cours d'Emmanuel Levinas à la Sorbonne, Sylvie Germain soutient une thèse sur l'ascèse dans la mystique chrétienne. Elle a travaillé au ministère de la Culture et a enseigné la philosophie et le français, à Prague, de 1986 et 1993. Repérée par l'écrivain Roger Grenier, elle publie son premier roman, Le Livre des nuits, en 1984. Jours de colère (Gallimard)est récompensé en 1989 par le prix Femina. Elle obtient en 2005 le prix Goncourt des lycéens pour Magnus (Albin Michel).

Photo : Sylvie Germain, en novembre 2011 ©JEAN-LUC BERTINI/PASCO

Photo : Sylvie Germain en 2011 ©JEAN-LUC BERTINI/PASCO

à lire

À la table des hommes, SYLVIE GERMAIN, éd. Albin Michel, 272 p., 19,80 euros.