Philip Kerr, au-delà du football

Philip Kerr, au-delà du football

Auteur à succès de la série des Bernie Gunther, l'Écossais tente régulièrement d'échapper à son personnage fétiche. Comme aujourd'hui, en publiant le deuxième tome d'un nouveau cycle évoluant dans les milieux du football.

Il faut dégeler Philip Kerr. L'homme, 60 ans tout rond, longiligne, les cheveux encore fournis, un faux air de Paul Auster, arbore d'emblée un visage marmoréen. Très vite, il parle politique, se demande qui gouverne la France en ce moment, affirme que son pays à lui aurait bien besoin d'une nouvelle Thatcher, et condamne le Brexit comme une catastrophe. Diable ! Il faudra une heure d'entretien pour qu'il se laisse aller et fasse preuve d'un savoureux humour pince-sans-rire. British ? Trop British ? De passage à Paris, il repart le lendemain à New York pour la promotion de sa dernière série, une trilogie qui tourne autour du monde du football. Documentation soignée, au point que beaucoup s'amusent à mettre de vrais noms sur ses héros alors qu'il se défend d'avoir voulu faire un roman à clés, intrigue solide, intelligence du milieu : après 400 pages de tirs au but, Philip Kerr gagne le match. La traduction du premier volume, Le Mercato d'hiver, est sortie en France en juin. Celle du deuxième, La Main de Dieu, paraît ces jours-ci ; et celle du troisième, False Nine, est annoncée pour 2017.

Le foot, justement, amène le premier sourire. Philip Kerr aime ça. Il s'anime, en parle avec gourmandise, presque lyrisme, évoque les figures d'entraîneurs fameux, intellectuels et glamorous, et voit dans la rivalité entre Jürgen Klopp, l'entraîneur de Liverpool, et José Mourinho, alors celui de Chelsea, moins une compétition sportive que, en bon germanisant qu'il est, un duel de Weltanschauung, de conception du monde. Il aime l'idée du grand football métaphorique et ironise sur la lamentable affaire de sex-tape qui a ridiculisé Benzema. « J'aime le journalisme sportif qui écrit sur autre chose que sur les matchs. » Dans la coupe d'Europe de l'été dernier le passionnait aussi (surtout ?) le fait de savoir si une victoire de la France pouvait sauver la tête de François Hollande...

Va-t-il, avec cette tentative sportivo-policière, réussir à faire oublier qu'il reste aux yeux de beaucoup l'homme d'une seule série, celle qui met en scène dans l'Allemagne nazie et dénazifiée, de 1933 aux années 1950, le détective privé allemand Bernie Gunther, et qui en est aujourd'hui à son douzième volume (Prussian Blue, encore inédit chez nous) ? Aucun polar n'avait encore osé affronter directement la réalité du nazisme vue de l'intérieur : omniprésence de la Gestapo, errement d'un peuple qui vit dans la peur, fonctionnement totalitaire. Gunther va jusqu'à se faire interner en camp de concentration pour y retrouver un détenu... Dans les trois premiers livres - « La Trilogie berlinoise » - Philip Kerr raconte la désagrégation d'une société, évoquant plus le Visconti des Damnés qu'un Mike Hammer pittoresque entouré de méchants à svastikas.

Il faut dire que l'auteur connaît bien Berlin. La fascination a commencé pendant ses études à l'université de Birmingham, quand il découvre la philosophie allemande et le mythe romantique de la fin du XIXe siècle. « J'étais écolier dans les années 1960. La guerre était encore très présente. Je ne pouvais croire que l'image du crétin allemand que l'on nous présentait sans cesse fût juste. Pas au pays de Goethe et de Beethoven. » Une question conduit à la suivante : comment ce pays a-t-il pu accueillir en son sein le nazisme ? « Je ne suis pas sûr de l'avoir encore compris, mais les livres de Gunther sont surtout là pour essayer de l'expliquer. » Aujourd'hui encore, il va à Berlin très régulièrement. « Il y a une longue tradition de fascination des Britanniques pour Berlin, pour son efflorescence culturelle, pour sa liberté sexuelle... Bowie et Lou Reed ont chanté le romantisme berlinois. Ce n'est pas un hasard si Christopher Isherwood a écrit dessus son livre majeur [Adieu à Berlin, adapté au cinéma sous le titre Cabaret]. L'humour est cruel à Berlin. Les Allemands et les Britanniques ont ceci en commun qu'ils ont toujours le sentiment qu'on ne les aime pas. »

Plusieurs fois, Philip Kerr a lâché Gunther. Et, plusieurs fois, il y est revenu. Parce que le reste marche moins bien ? Il nie l'explication. « Je ne suis pas lassé de Gunther. Mais j'ai régulièrement envie d'autre chose. C'est vrai, je l'ai laissé tomber pendant quinze ans après la "Trilogie". Mais il y a eu énormément de révélations publiées dans ce laps de temps sur les années 1930 et la guerre. Et me sont venues des histoires que je ne pouvais conter qu'avec lui. Quand j'ai une histoire en tête, elle m'obsède. Je ne peux m'en débarrasser qu'en l'écrivant. »

Philip Kerr, prisonnier de sa créature ? Ce n'est en tout cas pas faute d'avoir tenté de lui échapper. Il a tâté de la littérature pour enfants avec la série Les Enfants de la lampe magique, signée P. B. Kerr, du roman d'anticipation avec trois romans dénonçant la déshumanisation d'une société envahie par l'informatique : Une enquête philosophique, La Tour d'Abraham et Le Sang des hommes. « Beaucoup de mes héros sont piégés dans des vies qu'ils détestent et essaient de s'en évader. J'ai toujours aimé les dystopies, ces relectures noires d'un futur proche. » Et de citer Wells, Huxley, et celui qu'il met au-dessus des autres, J. G. Ballard.

Le succès pourtant est moindre qu'avec Gunther. « Publier, c'est fait de beaucoup d'accidents. On ne peut pas deviner ce que veut le marché. Chaque livre est un enfant. Certains réussissent, d'autres non. L'échec aussi est important. Et on ne peut pas réduire le succès d'un livre à l'argent qu'il rapporte. » Quand on lui demande quels sont ceux de ses enfants qui n'ont pas « réussi » selon lui, il esquive trois fois la question, se réfugiant derrière d'aimables clichés : « L'important c'est d'être publié. » Ou : « Je crois que mon meilleur livre est encore à venir. » Ses éditeurs le suivent avec un enthousiasme parfois modéré dans ces escapades hors de sa série fétiche. « Quand j'ai eu l'idée d'écrire sur le foot, je les ai sentis perplexes. On m'a expliqué que seul un public d'illettrés fréquentait les stades. Je suis convaincu que non : chez ces gens qui peuvent dépenser 100 euros pour acheter un billet, il y a une foule de lecteurs potentiels. » Quand on lui fait valoir que les films sur le foot (Goal, À nous la victoire, Newcastle Boys, Les Seigneurs...) ont tous été de gros échecs, il rétorque : « Eux étaient obligés d'avoir de vrais joueurs. Moi, je mets qui je veux... »

Cet ancien journaliste indépendant, collaborateur de The Sunday Times, d'Evening Standard ou de New Statesman, où il s'occupait surtout de gossips et de critique littéraire, un temps rédacteur publicitaire pour l'agence Saatchi & Saatchi, a décidé de vivre de sa plume après le succès dès 1989 de « La Trilogie berlinoise ». Cette période lui arrache quelques sourires : « J'étais copywriter [rédacteur publicitaire], et j'en profitais pour travailler sur mes romans. Mon métier était de taper à la machine : mais qui allait passer dans mon dos pour vérifier ce que j'écrivais ? »

Il ne sait pas encore si Scott Manson, le héros de La Main de Dieu, sera un nouveau Gunther. Mais il aime cette idée de la série. « Une série donne plus de temps pour développer des personnages, explorer des thèmes en leur compagnie. Retrouver un personnage, le faire évoluer, le suivre est un plaisir. Il y a tellement d'histoires dans le foot que j'ai la matière pour plusieurs livres. Mais je déteste me répéter. Il faut toujours être attentif à ne pas céder à la paresse. J'écris toujours un livre en disant : Est-ce que ce sera le dernier ? »

À LIRE

La Main de Dieu, PHILIP KERR, traduit de l'anglais par Johan-Frederik Hel-Guedj, éd. Le Masque, 448 p., 20 E (à paraître le 2 nov.).