Annie Ernaux : «Je vole quelque chose à l’ennemi»

Annie Ernaux : «Je vole quelque chose à l’ennemi»

L'auteur des Années a rencontré lundi 11 avril un public venu très nombreux à la Maison de la Poésie. Verbatim.

Avec Mémoire de fille, qui vient de paraître aux éditions Gallimard, Annie Ernaux replonge dans l’été 1958, l’été de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S. dans l’Orne. Cette nuit eut une onde de choc violente dans son corps et sur son existence.  Après avoir remis ce «projet 58» pendant plusieurs décennies, s’appuyant sur des images, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’elle a été. Ce livre est à la fois son dernier livre et le premier, celui d'un événement fondateur. Verbatim de la rencontre animée par Michel Abescat

Le projet 58
«Ce texte est premier en réalité. Quand j’ai commencé à écrire à 22 ans, c’était sur ce que j’ai vécu à S. mais c’était impossible à dire. Je ne concevais pas d’écrire à la façon de Françoise Sagan. Non, c’est tout autre chose ce que je veux écrire. Ce que je considère à l’époque comme ma singularité est cette absence au monde que je crois  expérimenter à S.  avec ce garçon  et aussi une sorte de coupure avec les autres, une sorte d’absence et c’est là-dessus que j’ai envie d’écrire. 
Ce texte dont je parle à la fin de Mémoire de fille ne sera pas publié, il sera refusé par deux éditeurs, Le Seuil et Buchet-Chastel.»
Annie Ernaux s’est ensuite consacrée à ses études. Sa vie a changé, elle se marie, a des enfants, enseigne et son père meurt quand elle a 26 ans. 
Elle publie Les Armoires videsCe qu’ils disent ou rien - qui a été écrit très vite en un mois pendant les vacances de 1976. Ensuite il y aura d’autres textes, La Place notamment, moment où elle écarte l’idée d’écrire sur l'été 58. Mais ce projet va revenir de plus en plus.

Je vole quelque chose à l’ennemi
« Le désir de 58 revient après chaque livre écrit. Après la publication des Années (2008), ce désir est revenu, avec le désir d’affronter, d’aller au bout.»
« L’écriture pour moi n’est pas naturelle, je vole quelque chose à l’ennemi en écrivant. C’est la langue volée, ce n’est pas une imposture, je mets énormément de chose dans l’écriture, je me pose toute sorte de question. » 

Vous savez, moi, quand j’écris je ne pense pas au style ! 
«J’ai fait mienne la fameuse phrase de Flaubert qui dit à peu près : chaque livre a la forme qu’il doit trouver. C’est cette exigence de trouver la forme qui convient pour cette matière-là. On ne va pas parler d’histoire, l’histoire est seulement banale. Je pourrais dire “mon histoire, c’est l’histoire d’un amour” de Dalida. C’est cette forme-là qu’il fallait trouver. Ce qui s’est passé est simple, mais ce qui n’est pas simple c’est comment ça a été ressenti : la gloire, la honte, la glaciation, le corps qui refuse tout. Comment on est par rapport aux autres, comment les autres vous jugent, vous détruisent. Il fallait aller pas à pas  pour comprendre qui était cette fille. 
La forme, ce n’est pas le style, vous savez, moi, quand j’écris je ne pense pas au style ! 
Je ne construis pas un travail de fiction, je déconstruis la fille que j’ai été.  On a tous ce que Paul Ricœur appelle une identité narrative, une sorte de fiction de soi.»

Le sentiment de trahison de classe
«Voler la langue de l’ennemi. Le sentiment de trahison de classe. La chance d’avoir fait ce qui me plaisait, avoir eu une vie qui n’était plus soumise à la nécessité, un sentiment de culpabilité, de trahison. On n'est pas écrivain, ce n’est pas une essence, c’est un travail. Ce n'est pas un être supérieur. Tout se transforme en écriture. J’ai toujours une forme d’illégitimité.»

Le présent antérieur
«Je décris le box, la chambre que j’occupais dans le foyer de jeune fille  entre cet été 58 et le mois de juin 59 alors que j’allais au lycée de Rouen. En décrivant la photo, plus que l’écriture, il y a une véritable expérience de la mémoire. Sur la photo, on voit une robe et en dessous une petite table avec des livres de philo. (…) Avec cette photo, les sensations reviennent, j’entends le pas d’une fille, une chanson… C’est par l’écriture et la photo que je suis à nouveau dans ce box, j’y suis et c’est ce que j’appelle le présent antérieur.»

Enrica Sartori

À lire

Notre entretien avec Annie Ernaux dans notre numéro 567 à paraître le 21 avril

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Photo : Annie Ernaux à la Maison de la Poésie lundi 11 avril 2016 ©DR