Le choix des libraires

Le choix des libraires

En attendant l’automne, le Magazine littéraire s’est rendu auprès de libraires indépendants, pour recueillir leurs premiers avis sur cette prochaine rentrée littéraire, qui accueille 560 nouveautés selon Livres Hebdo.

Laurence, de la librairie La Belle Lurette située dans le quartier du Marais à Paris, ne considère pas cette rentrée « écrasante » pour les auteurs émergeants, étant donné la rareté des « poids lourds » comme Michel Houellebecq ou Christine Angot. « Non qu’il n’y ait pas de grosses pointures, poursuit-elle, mais elles sont moins en masse que certaines années, ce qui rendra aussi cette rentrée moins simple sur le plan économique. »

Librairie Masséna à Nice 

À Nice, Jean-Marie de l’emblématique librairie Masséna partage en partie le point de vue de Laurence, quoi qu’un peu plus optimiste : « Nous ne devrions pas connaître l’effet écrasant lié à certaines sorties, comme celle d’un Michel Houellebecq ou d’un Emmanuel Carrère. Par conséquent, de nombreux livres peuvent prétendre à un très large accueil du public. Cette rentrée nous semble à la fois plus resserrée, avec un peu moins de livres publiés qu’à l’habitude, et plus ouverte. » Sa clientèle, raconte-t-il, n’est en rien lasse du phénomène de la rentrée littéraire, quand certains diront par avance qu’elle sera sans surprise.

Retour à Paris, rue Rambuteau, dans la librairie presque trentenaire, Les Cahiers de Colette. À la terrasse d’un café voisin, la fondatrice de la librairie, Colette, nous fait part de son enthousiasme : « C’est toujours excitant, une rentrée ! Certes, des thématiques reviennent, car les auteurs sont influencés par la société dans laquelle on vit, mais un livre ne ressemble jamais à un autre. » Et d'estimer que pour les professionnels du livre, « la rentrée est aussi importante que les prix littéraires ».

Dans les montagnes du Kirghizstan

Quels sont donc les auteurs qui, selon les libraires, marqueront cette rentrée? S’il en est bien un qui fait l’unanimité, c’est Laurent Mauvignier, dont le dernier roman, Continuer, est paru récemment aux éditions de Minuit. Il raconte l’histoire d’une mère, qui emmène son fils dans les montagnes du Kirghizstan, pour l’empêcher de sombrer dans la délinquance et elle-même revenir sur sa vie qui n’aurait pas pris la tournure souhaitée. À entendre les libraires, il ne passera pas inaperçu. Julien, responsable du rayon littérature française à la librairie brestoise Dialogues, avec son café et sa grande verrière, nous fait part de son coup de cœur pour le douzième roman de cet autodidacte. Comme Isabelle, de la librairie La Traversée située dans le quartier latin de Paris, Jean-Marie estime que « ce texte devrait faire accéder Laurent Mauvignier à un plus large public ». Colette, quant à elle, trouve Continuer « bouleversant, avec une fin surprenante et une écriture qui nous emporte loin et devrait plaire à un lectorat très large », et va même jusqu’à dire qu’il s’agit de « son plus beau roman». Enfin, il sera le 20 septembre à la librairie La Belle Lurette, pour une rencontre avec ses lecteurs, nous explique Laurence.

Librairie La Traversée, Paris (5e)

Nathacha Appanah, dans Tropique de la violence (Gallimard), raconte l’enfer que vit la jeunesse sur l’île de Mayotte, à travers cinq destins qui se croisent. Colette « adore cette écriture » et la lecture de ce roman lui en a appris sur certains phénomènes touchant Mayotte, comme celui des boat people, et a dans l’ensemble trouvé ce livre « magnifique ». Jean-Marie, de son côté, en est ressorti « meurtri » et insiste sur la cruauté du récit : « Il s’agit d’un bon roman, dur, autour d’enfants des rues de Mayotte, leurs quotidiens, leurs trajectoires ».

Certains titres sont trompeurs. C’est le cas de Chanson douce (Gallimard), le dernier roman de Leïla Slimani : « Un jeune couple parisien embauche une nounou qui peu à peu prend toute la place », nous raconte Isabelle de La traversée. Et sa consœur Laurence, à un arrondissement de là, de poursuivre: « Le sujet ne donne pas envie mais le traitement est réussi. Leïla Slimani tient son lecteur en haleine, avec des phrases brèves qui ajoutent à la tension, au suspens de cette sorte de thriller psychologique. La nounou dans l’histoire va prendre toujours plus de place, d’abord dans ses fonctions en devenant ménagère, puis cuisinière, jusqu’à devenir maitresse des lieux. Elle a des fêlures dramatiques et va péter les plombs… »

Anthropologie épistolaire

Pour rester dans le dramatique, Alexandre Seurat revient avec un second roman, L’Administrateur provisoire (Éditions du Rouergue), où un jeune homme découvre le rôle de son arrière grand-père dans la spoliation des juifs sous l’Occupation. Et c’est l’un des coups de cœur d’Elise, une des libraires de la librairie La Traversée : « Seurat excelle tant dans le style que dans le va-et-vient avec le présent, puis le sujet est bien maitrisé ». À la librairie La Belle Lurette, Laurence trouve ce roman « plus personnel » que le dernier (et premier), alors que Jean-Marie voit là « un livre intelligent où alternent histoire et fiction, et qui entraîne le lecteur vers un sentiment de compassion et de compréhension ». Il a par ailleurs dévoré Babylone (Flammarion), le dernier roman de Yasmina Reza, « très noir, mêlant jubilation et effroi », qui lui fait penser aux Envoutés (Gallimard) de Witold Gombrowicz.

Éclipes japonaises (Seuil), d’Eric Faye, est un coup de cœur partagé par julien et Isabelle. Elle y voit « une construction formidable, inspirée de vrais faits divers, racontant une histoire qui prend sa source dans les années 1970, avec un retour dans le passé, où l’on est pris comme dans un polar haletant ».

Pour Colette, un jeune auteur de la rentrée se démarque particulièrement des autres. Il s’agit du romancier et sinologue Nicolas Idier, dont elle lit en ce moment le deuxième roman Nouvelle jeunesse (Gallimard), sur une nouvelle Chine très poétique et rock 'n' roll. Mais contrairement à Laurence, elle a aimé le dernier Régis Jauffret, Cannibales (Seuil), une histoire d’anthropologie épistolaire entre deux femmes. « Enfin il revient, s’enthousiasme-t-elle. J’adorais ses premiers, caractérisés par ce cynisme bien à lui. On l’avait perdu, et là de nouveau, j’ai marché. » Il viendra faire une rencontre chez Les Cahiers de Colette en septembre.

Colette à la librairie Les cahiers de Colette avec Nouvelle jeunesse de Nicolas Idier (Gallimard)

Leonora Miano, avec Crépuscule du tourment (Grasset), a « un propos très engagé sur la négritude », nous explique Laurence, livre en main. La libraire de la rue Saint-Antoine nous vante « une très belle écriture, toute en élégance, et un sujet très intéressant malgré des propos denses et complexes ».

Quels premiers romans ?

Mais il y a aussi, et fort heureusement, des premiers romans qui comptent, « même s’il ne faut pas trop les récompenser, nous confie Colette, sous peine de leur donner un confort, matériel et intellectuel, qui parfois les tarit et les freine dans l'écriture, n’étant pas habitués au succès ». C’est tout le mal qu’on ne souhaitera pas à Gaël Faye avec son roman de formation, Petit pays (Grasset). « C’est l’histoire d’un métisse confronté à des massacres et à l’exil, nous raconte Isabelle au fond de sa boutique, c’est un roman dont on va beaucoup parler ». L’auteur est déjà connu en tant que chanteur, et d’ailleurs le titre de son roman est tiré de celui de sa chanson, fredonnée il y a quelques années dans les cours de lycées, Petit pays. Laurence trouve « une écriture fraiche et rythmée » à ce récit semi autobiographique, « qui traite de ses racines, son identité, né d’un père Belge et d’une mère Africaine, et se lit sereinement, hormis dans la partie qui traite du massacre des Hutus et des Tutsis. » Julien, le libraire brestois, a été séduit par le premier roman d’Olivier Liron, Danse d’atomes d’or (Alma éditeur), « une histoire d’amour complètement décalée, tendre et attachante ».

Laurence à La Belle Lurette avec Petit Pays de Gaël Faye (Grasset)

Enfin, notre libraire niçois s’emballe à propos de Désorientale, le premier roman d’une romancière iranienne exilée en France, Négar Djavadi : « Il nous raconte à la façon épique des grands récits persans, l’histoire haute en couleur de Kamiâ et de sa famille. L’Iran du XXe siècle en est la toile de fond, avec la révolte des intellectuels, mais le thème principal est bien la quête identitaire de la narratrice. Exilée entre un Orient envahissant et un Occident fantasmé, Kamiâ affirme peu à peu sa singularité. Négar Djavadi nous offre un surprenant panoramique entre coutumes ancestrales et procréation assistée. Son récit, émaillé de mille et une digressions, s’apprécie comme un plateau de pâtisseries orientales à portée de main. » 

Jean-Marie à la librairie Masséna avec Désorientale de Négar Djavadi (Liana Levi)

 

Simon Bentolila

En Kiosque le 18 aout: Les romans de la rentrée - L'auto-fiction attaquée par l'exofiction