L'innocence au temps des machettes

L'innocence au temps des machettes

À travers Gabriel, l'auteur raconte sa douce enfance au Burundi, avec un père français et une mère tutsie exilée du Rwanda voisin. Mais la famille se disloque en même temps que le « petit pays » bascule dans le chaos.

Gaël Faye était connu jusqu'alors comme musicien et auteur du magnifique album Pili Pili sur un croissant au beurre dans lequel on trouve le titre « Petit pays ». On y entend déjà le musicien clamer : « Alors petit pays, loin de la guerre on s'envole quand ? » Tout comme cette chanson, Petit pays est un roman très personnel et intime sur une enfance africaine traversée par des turbulences socio-politiques dans un des territoires les plus instables de la région des Grands Lacs : le Burundi. On se rappellera que, au début du XIXe siècle, le Burundi et le Rwanda ne constituaient qu'un espace, le « Ruanda-Urundi », empire colonial de l'Allemagne qui, après la défaite de celle-ci pendant la Première Guerre mondiale, fut confié par la Société des Nations à la Belgique, devenant alors une des provinces du Congo belge. Le Rwanda et le Burundi se touchent donc, partagent la même culture, les mêmes traditions, la même composition de la population (les Hutus, les Tutsis et les Twas) et, par voie de conséquence, les mêmes causes de conflits politiques.

Après un prologue marqué par les souvenirs des dialogues entre le narrateur, Gabriel, et son père sur la manière de distinguer un Tutsi d'un Hutu, une autre voix apparaît, adulte cette-fois, celle du même Gabriel, âgé maintenant de 33 ans : il vit en France dans « une cité dortoir et fonctionnelle » et décide de retourner au Burundi, ce « pays maudit » où, selon sa soeur cadette, Ana, il ne trouvera que des « fantômes et un tas de ruines ».

Leur père, Michel, est un « petit Français du Jura » dirigeant une usine d'huile de palme qui épousa Yvonne, une réfugiée échouée au Burundi depuis les massacres des Tutsis en 1963 dans son pays natal, le Rwanda. Les faits racontés par Gabriel opposent donc l'avant - marqué par le bonheur et l'insouciance du couple mixte jusqu'à sa séparation - et l'après, caractérisé par un chaos né de la confusion politique burundaise à partir de 1993.

À l'époque, de l'autre côté, le Zaïre de Mobutu affichait plutôt un quotidien de bars et d'avenues grouillants de monde, avec des personnages hauts en couleur comme Jacques, l'ami du père, un Belge à qui la famille rendait visite tous les mois et qui se comportait encore en véritable colon sous les Tropiques, haïssant son propre pays et se livrant même à la chasse au crocodile. Sa terrasse donnait d'ailleurs sur le lac Kivu et, de là, Yvonne apercevait le pays d'en face, ce Rwanda qui couvait, derrière la splendeur de ses montagnes et de ses collines, des haines et des inimitiés qui, exhumées plus tard, allaient être les ingrédients du génocide des Tutsis en 1994. Quelques temps auparavant, le Front patriotique rwandais (FPR) - parti créé par les exilés tutsis depuis l'Ouganda - attaqua par surprise le pouvoir hutu du président Juvénal Habyarimana. Yvonne perdra d'abord son frère Alphonse parti au front pendant qu'un autre, Pacifique, qui pourtant « n'aimait que les bandes dessinées, sa guitare et la chanson », décidera lui aussi d'aller combattre...

C'est pendant une visite chez leur ami belge que le couple se sépare sans que les enfants n'en saisissent les mobiles réels. Yvonne retourne dans son lieu d'enfance pour la première fois depuis les années 1960. Les enfants, restés avec le père, fréquentent l'école française de Bujumbura, la capitale du Burundi. La grand-mère maternelle vit là et tient à transmettre la geste tutsie au petit-fils à travers les contes, les légendes et les mythes. Mais « Gaby » est préoccupé par les temps présents et soupire : « Au milieu de tout ça, je peux vous dire que je me foutais bien du Rwanda, sa royauté, ses vaches, ses mots, ses lunes, son lait, son miel et son hydromel pourri. »

Le gamin peut aussi compter sur une autre « famille », sa bande d'amis, tous métis comme lui : l'intrépide Gino, l'aîné de tous, mais aussi les « jumeaux » et Armand - le « seul noir du groupe ». Gabriel et Ana sont presque privilégiés au regard des autres gamins du Burundi. Le petit Gaby fréquente avec son père le Cercle nautique, s'émeut devant le spectacle des hippopotames dans le Tanganyika et, avec sa soeur, bénéficie de l'attention du personnel de papa : le cuisinier Prothé, le contremaître zaïrois Donatien, ou encore le jeune chauffeur Innocent. Et c'est la force de Gaël Faye que de commettre un roman sur une enfance de métis en Afrique - ce qui est rare dans les lettres africaines.

Tout bascule du jour au lendemain : au Burundi, l'heure est à l'élection présidentielle. Le Tutsi Pierre Buyoya, membre de l'Union pour le progrès national (Uprona), arrivé au pouvoir par coup d'État depuis trois décennies, avait installé avec son clan un règne sans partage. En cette année 1993, trois ans après le discours de La Baule prononcé par François Mitterrand qui incitait les chefs d'État africains à installer une démocratisation du pouvoir, les Burundais allaient choisir enfin leur président. Melchior Ndadaye - un Hutu du Front de la démocratie du Burundi (Frodebu) - est élu et, en vue de créer un climat de réconciliation nationale, il nomme comme Première ministre une Tutsie, Sylvie Kinigi. Mais, cent jours après son investiture, il est assassiné, et le pays plonge dans une guerre civile avec plus de 300 000 morts, pour la plupart des Tutsis. Le Rwanda et le Zaïre voient arriver en masse des réfugiés burundais. « Les jours passaient et la guerre continuait de faire rage dans les campagnes. Des villages étaient ravagés, incendiés, des écoles attaquées à la grenade, les élèves brûlés vifs à l'intérieur. » Gabriel semble néanmoins à l'abri : « Depuis le ventre calme de notre maison, tout cela paraissait irréel [...]. Rien n'avait changé. Nous poursuivions nos jeux et nos explorations [...]. La végétation avait retrouvé ses couleurs vives. Les arbres ployaient sous le poids des fruits mûrs et la rivière avait repris son plein débit. »

Michel s'évertuait à cacher la situation politique du pays à ses enfants, mais jusqu'à quand le pouvait-il alors que ceux-ci étaient à même de la lire sur l'expression désespérée de son visage, sans doute parce qu'il était contraint de licencier ses ouvriers et d'arrêter ses chantiers dans l'arrière-pays à cause des massacres ? L'esprit de division ethnique entre Hutus et Tutsis avait aussi atteint l'école. Et Gabriel de conclure : « Moi qui souhaitais rester neutre, je n'ai pas pu. J'étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. »

Le Burundi vivra un autre choc, car Cyprien Ntaryamira, élu à la tête de l'État en 1994 pour apaiser le climat, connaîtra un destin tragique : le 6 avril 1994, l'avion dans lequel il se trouvait avec son homologue rwandais Juvénal Habyarimana est abattu en plein vol par un missile. Le lendemain, un génocide commence au Rwanda, avec le massacre de plus de 800 000 Tutsis, selon les estimations de l'ONU. Au Burundi, dans l'avion affrété par Paris pour évacuer les ressortissants français, Gabriel et sa soeur pensent à leur père resté au pays et à sa « petite main qui s'agitait au balcon de l'aéroport de Bujumbura » ; il était sans doute satisfait à l'idée que ses enfants seraient reçus en lieu sûr, dans une famille d'accueil, « quelque part en France ». La dernière image qu'ils garderont de lui...

Voici donc le narrateur adulte de retour dans le « petit pays » de son enfance. Mais beaucoup de choses ont tragiquement changé. Il y a le vide. Des ombres. Celles des disparus après son départ : « J'ignore encore ce que je vais faire de ma vie. Pour l'instant, je compte rester ici, m'occuper de maman, attendre qu'elle aille mieux. Le jour se lève, et j'ai envie de l'écrire... »

Gaël Faye a su évoquer les pages les plus sombres de l'Afrique contemporaine sans verser dans le pathos de certaines oeuvres actuelles sur les Grands Lacs, en particulier le Rwanda. Il ne s'est pas contenté de « rapper » ou de « slamer » sa fiction afin de satisfaire les amateurs de langue « tropicalisée » et, au passage, la soif d'exotisme d'une certaine critique lorsqu'il s'agit d'oeuvres ayant pour toile de fond le continent africain.

Illustration : Gaël Faye ©DR

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À LIRE

Petit pays, GAËL FAYE, éd. Grasset, 224 p., 18 E.

Bio

Né en 1966 au Congo- Brazzaville, Alain Mabanckou est poète et écrivain. En 2006, son roman Mémoires de porc-épic est récompensé du prix Renaudot. Il occupe depuis 2007 les fonctions de professeur de littératures francophones à l’université de Californie, à Los Angeles. En 2016, il est élu à la chaire de création artistique du Collège de France.