Proust écoutait (aussi) de la mauvaise musique

Proust écoutait (aussi) de la mauvaise musique

Les Journées musicales Marcel Proust, du 7 au 9 octobre à Cabourg, ont fait revivre par de nombreux concerts-lectures la Belle Époque. Celle des grands compositeurs qui ont inspiré Proust, mais pas seulement!

Qui dit Cabourg dit forcément Proust. Pendant l’été 1907, l’écrivain asthmatique avait écrit à Mme de Caraman-Chimay, à propos de la station balnéaire où il séjourna de nombreuses années et qui lui inspira la ville de Balbec : « Ayant appris qu’il y avait, à Cabourg, un hôtel, le plus confortable de la côte, j’y suis allé. Depuis que je suis ici, je peux me lever et sortir tous les jours, ce qui ne m’était pas arrivé depuis six ans. » Pour cette commune de moins de 4000 habitants, l’auteur d’À la recherche du temps perdu est, en effet, un argument touristique non négligeable. Et les Journées musicales Marcel Proust, pour leur troisième édition intitulée « Proust et les femmes », l'auront rendu convaincant. Cette année, le festival a attiré 2000 visiteurs, parmi lesquels 10% d’étrangers, 40% de nationaux et 50% de régionaux, nous explique Pierre Ivanoff, directeur général du festival.


Le Grand Hôtel de Cabourg, où séjourna Proust

Un public bien souvent sur son trente et un, suffisammant âgé pour avoir lu et relu Proust de fond en comble et bien assorti avec le cadre du Grand Hôtel, haut lieu de la Belle Époque. C’est dans l’une des somptueuses salles du palace, ouverte sur la mer, que doit avoir lieu une lecture de textes de Proust accompagnée par deux guitaristes. Nicole, artiste plasticienne venue exprès de Toulon, « non tant pour la musique que pour Proust», a suivi les trois jours du festival. « Passionnée depuis toujours par cet auteur, je ne connaissais pas Cabourg. Je suis venue ici m’inspirer pour mon projet artistique sur Proust », a-t-elle expliqué. Et le concert de commencer. La voix de Camille Devernantes, le lecteur, est rauque et contraste avec l’aigu des guitares aux accents hispaniques. Les textes et correspondances évoquent tantôt Venise, tantôt le Grand Hôtel, des textes au ton souvent crépusculaire, alors que derrière la baie vitrée le soleil se couche sur la Manche.


Camille Devernantes a lu Proust accompagné de deux guitaristes

Quelques heures plus tôt, la pianiste Konstanze Eichno, lauréate de nombreux prix prestigieux, jouait Schumann et Mendelssohn, desquels l’influence a été déterminante pour Proust. Avant le début du concert, le spectateur attentif aura été surpris par l’irruption d’une dame vêtue en costume d’époque, le dos découvert, munie d’un éventail et d’un masque de Venise, suivie d'une ribambelle de gens masqués et hauts en couleur. Pas si surprenant lorsqu’on sait que l’invitée d’honneur cette année était Venise, où Proust avait séjourné au moins deux fois en 1900, et à propos de laquelle il avait écrit: « Quand je suis allé à Venise, cela me paraissait incroyable et si simple que mon rêve fût devenu mon adresse. » Un lien largement souligné par la conférence « Proust et Venise » donnée par Luc Fraisse, couronné du grand prix par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre sur Proust.


Personnes déguisées selon les codes du carnaval de Venise

Mais, si raffiné fût-il, Proust n’écoutait pas que de la bonne musique. Eh non! Dans Les Plaisirs et les Jours, il écrivait à ce propos : « Détestez la mauvaise musique, ne la méprisez pas. » Par mauvaise musique il faut plutôt entendre musique populaire qui n’a pas traversé le temps. Ces chansons, qu’affectionnait Proust, entendues pendant la Belle Époque dans les music-halls ont fait l’objet d’un concert-lecture, « À l’ombre de chansonnières », dimanche 9 octobre, par Benoît Urbain, pianiste, et Edwige Bourdy, soprano, vêtue selon les codes burlesques de l’époque. Quelques jeux de jambes osés (pour l’époque de Proust), des paroles d’Yvette Guilbert, de Mistinguett, à propos d’histoires de prostituées, de tromperies, des mots d’esprit provoquant l’hilarité de la salle, comme : « J’ai toujours remarqué que les cocus épousaient de préférence des femmes adultères. »


Spectacle « À l'ombre des chansonnières »

Il y a de quoi dire sur le rapport de Proust à la musique, et de nombreuses journées musicales à venir, comme nous l’a expliqué Anne-Lise Gastaldi, directrice artistique du festival et pianiste dans le trio George Sand, qui a ouvert le festival le 7 octobre avec l'actrice Anny Duperey lisant des extraits d’À la recherche du temps perdu. « Les choix thématiques sont compliqués, et les références artistiques multiples », confie-t-elle, un brin nostalgique en cette fin de week-end, mais pensant déjà au thème des prochaines journées musicales : « Proust et la peinture », avec un compositeur comme « invité d’honneur », un certain Vinteuil.

Simon Bentolila